Thyeste de Sénèque, mis en scène par Thomas Jolly (2018)

Du 5 au 15 décembre 2018, à Strasbourg, le Théâtre National accueillait la représentation de Thyeste de Thomas Jolly, qui avait été créée la même année pour le festival d’Avignon. Cette tragédie, écrite par Sénèque, met en scène les passions monstrueuses qui animent le désir de vengeance d’Atrée envers son frère jumeau Thyeste.   

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Lors du festival d’Avignon, en 2018. (site : Twitter de Thomas Jolly)

  • Aux origines de la vengeance d’Atrée

Pour comprendre l’origine de cette soif de vengeance, il faut revenir aux racines du mythe. Atrée et Thyeste sont nés le même jour. Fils du roi Tantale, ils sont aussi légitimes l’un que l’autre à la succession au trône. Pour les départager, il est alors décidé que ce sera le possesseur du bélier à la toison d’or qui deviendra roi.

Or, c’est Atrée qui possède l’animal divin. Pour inverser le cours des événements, Thyeste séduit la femme de son frère, lui fait plusieurs enfants, et trouve son soutien pour voler le bélier. Une fois roi, il exile son frère. Zeus, mécontent de cet acte, obtient alors le consentement de Thyeste à ce que son règne dure aussi longtemps que le Soleil se couche à l’ouest ; puis interrompt la révolution de l’étoile pour en inverser le sens. Thyeste, fidèle à sa parole, rend le trône à son frère qui l’exile à son tour.

Mais cet exil est loin d’être une punition suffisante pour le roi. La pièce de Sénèque commence alors à ce moment-là, quand Atrée rumine follement son désir de vengeance. À la courtisane, qui lui suggère simplement de tuer son frère, ce dernier répond : « c’est un tyran bien gentil qui condamne à mort / Dans mon royaume la mort est une faveur qu’on sollicite […] Il me faut la démesure / Ma douleur est trop extraordinaire / Rien ne pourra me répugner » (scène III).

Il imagine alors le châtiment ultime : « Un père qui dévorerait goulûment ses fils dans une fête joyeuse / Un père qui mangerait sa propre chair […] / Le père qui mâche son malheur et avale ses enfants » (Scène III). En d’autres termes, Atrée souhaite tuer ses deux neveux, faire de leur sang du vin et de leurs corps de la viande que l’on servirait à son frère (leur père) dans un joyeux festin. La souffrance qu’il vise est intérieure, viscérale, irrémédiable : « Dans ce crime, l’essentiel, le pire / C’est lui qui le fera », dit-il (Scène III).

La pièce montre alors la mécanique des passions qui conduit Atrée et Thyeste vers l’acte final. D’abord, Atrée feint la réconciliation avec Thyeste en lui proposant de partager la couronne. Ce dernier, d’abord hésitant, finit par accepter (scène V) ; ensuite, dans le plus grand secret, il sacrifie ses deux neveux, prépare leur chair à la dégustation (scène VI, rapportée par le messager) puis observe son frère s’empiffrer et avaler le sang qu’il prend pour du vin (scènes VIII et XI). Finalement, observant avec jouissance le déroulement du repas, Atrée révèle avec encore plus de plaisir le crime auquel vient de participer Thyeste (scène IX). Thyeste, écœuré et abattu, promet alors à Atrée que les Dieux le vengeront. La pièce de Sénèque s’interrompt ici mais le mythe continu avec l’histoire de la vengeance d’un Thyeste meurtrier et incestueux.

 

Au-delà du récit proprement dit, Thomas Jolly souligne que :

« Thyeste est plus qu’une histoire de frères qui se haïssent et dont l’un chercherait à se venger. C’est très complexe à imaginer dans notre société actuelle : dans la culture romaine, les hommes et les dieux vivent ensemble et ont un fonctionnement établi, qui les lie. L’ordre du monde repose sur cet équilibre. Atrée va corrompre ce système, par le sacrifice des enfants et la cuisson de la « viande » ; il va bouleverser l’équilibre du monde. C’est un attentat à l’humanité et au fonctionnement de l’humanité. »

Mais Thyeste est aussi plus qu’une histoire de vengeance fraternelle dans la mesure où on y trouve aussi une certaine philosophie, une philosophie véhiculée par l’implicite du récit et par le discours du chœur.

  • Une invitation à la réflexion et un stoïcisme diffus tout au long du spectacle

« Le chœur romain, à la différence du chœur grec, ne participe pas à l’action. Il est une tentative de Sénèque – réussie – d’amener la philosophie sur scène […]. Dans la Rome antique, ces chœurs étaient centraux et c’est sur eux qu’on jugeait les poètes. L’histoire d’Atrée et Thyeste était presque un prétexte – tout le monde la connaissait », explique Thomas Jolly, qui a bien conscience de la portée philosophique du texte qu’il travaille. Mais quelle est cette portée exactement et comment est-elle mise en scène ?

– Mettre en scène la philosophie : le pari de la modernité

Le metteur en scène a choisi d’intégrer le premier chœur au discours de la Furie dans la scène d’ouverture. Pour cause, ce chœur est descriptif. Il parle du passé de Tantale. Il permet au public contemporain de mieux cerner le personnage, qui était aussi cruel que ses fils. En revanche, les trois autres chœurs ont une réelle portée philosophique et Thomas Jolly a choisi de les jouer avec une seule comédienne – Émeline Frémont -, dans une forme très moderne : du spoken word (forme de slam/rap) avec micro sur fond de musique électrique.

Si ce choix de mise en scène permet de jouer avec le rythme de la pièce et de faire passer les maximes de Sénèque pour de véritables punchlines (phrases chocs), il n’est pas pour autant pertinent sur la longueur. D’abord, car le rythme de prononciation empêche justement de digérer les vers qui suscite le plus la réflexion. Par exemple, ces six lignes sont denses à assimiler lorsque le spoken word est rapide, ce qui était le cas malgré l’articulation impeccable de la comédienne : « Un tyran est toujours soumis à une autre tyrannie / Bien pire que la sienne / Le jour s’est levé sur un roi / Le jour s’est couché sur un mendiant / Jamais l’homme heureux ne doit s’endormir dans la confiance / Jamais le malheureux ne doit désespérer d’un jour meilleur » (chœur III). Par ailleurs, et c’est peut-être un problème propre au fait que la pièce a d’abord été conçue pour le théâtre d’extérieur et non le théâtre d’intérieur, la musique était trop forte par rapport au texte et ne mettait pas forcément ce dernier en valeur.

Thomas Jolly a tout de même eu la bonne idée de créer de rares refrains/répétitions dans les chœurs, notamment pour les passages ayant recours au présent gnomique : « Sans cesse / Les sorts changent et s’échangent / Douleurs et plaisirs se succèdent tour à tour / La douleur passe / Et le plaisir / Plus vite encore / Une heure passe et s’envole / Elle a changé la misère en splendeur » (chœur III). Et dans cette inégale mise en valeur des passages philosophiques, on reconnaît bien le stoïcisme de Sénèque.

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La tenue et la coupe de cheveux illustrent cette volonté de créer une atmosphère plus moderne dans les passages du chœur, joué ici par Émeline Frémont © Christophe Raynaud de Lage / Hans Lucas

– Un stoïcisme diffus tout au long du spectacle

Par exemple, dans le refrain précité : douleur et plaisir sont éphémères et se succèdent dans l’existence. Une façon de souligner leur inconstance et les risques de se soumettre à des pulsions si instables. Le philosophe ne dit pas autre chose dans De la vie heureuse (livres 4 et 5) : « Le jour où l’on sera vaincu par le plaisir, on le sera aussi par la douleur. Tu vois ainsi quel esclavage malfaisant et nuisible subira l’homme que posséderont par alternance ces maîtres incertains et impuissants, les plaisirs et les douleurs. » Et Thyeste met justement en avant la vie tragique de deux hommes esclaves des plaisirs et des douleurs, de leurs désirs hédonistes et de leur haine : Thyeste abuse des luxueux privilèges de la couronne tandis qu’Atrée n’écoute que les haineuses pulsations de son cœur.

Suivies à l’extrême, ces pulsions menacent l’ordre du monde. C’est ce que souligne le dernier chœur, qui apparaît peu avant le festin anthropophage. Là, la comédienne, toujours en spoken word, s’exclame : « Soleil / Toi qui donnes le jour aux terres et aux cieux […] / N’y aura-t-il plus ni aube ni crépuscule ? / Ni Orient ni Occident ? » (chœur IV). Le Soleil, dans l’Hymne à Zeus composé par le stoïcien Cléanthe, désigne la raison directrice du monde, symbole de la chaleur vitale et bienfaisante d’un être animé. En agissant ainsi à l’encontre de la nature, en commettant son crime atroce, Atrée perturbe la course de l’étoile symbolisant l’ordre du cosmos. Thyeste n’est pas non plus innocent là-dedans, puisqu’il a été le premier à mal agir.

Le message de Sénèque consiste ici à montrer la mécanique des passions et les conséquences néfastes à les prendre comme guides d’action. Toutefois, on peut poser l’hypothèse que l’ordre du monde menacé n’est pas celui de la Providence mais celui de l’individu. Car, dans le Stoïcisme, on ne peut pas agir contre la Providence mais on peut agir contre notre propre guide intérieur (la Raison, qui est un Soleil et un ordre), en donnant son assentiment à de mauvaises représentations. C’est ce que fait Atrée à la troisième scène : « La folie s’allume dans mon cœur [impulsion] / Il faut que ce feu grandisse [assentiment] / Le plaisir d’être possédé [hédonisme] / Par un monstre qui grossit grossit ! » [conscience réelle du processus en cours, responsabilité personnelle engagée].

On peut rapprocher ce passage avec ce que Sénèque dit dans ses Lettres à Lucilius, citant Cléanthe : « Le destin conduit celui qui acquiesce et entraîne celui qui refuse » (p.5). Atrée et Thyeste sont entraînés par leurs passions et ne peuvent connaître que la jouissance hédoniste et son penchant, la souffrance. Seul l’usage de la raison aurait pu leur octroyer une joie sereine, en harmonie avec l’ordre du cosmos.

– Représenter le contre-exemple du sage en guise de leçon

Au-delà des paroles du chœur, les discours et l’évolution des personnages eux-mêmes invitent à la réflexion philosophique. Pour ne donner qu’un exemple, à la scène IX, Thyeste, nauséeux et abattu après avoir appris qu’il vient de dévorer la chair de ses enfants, harangue la Terre : « Toi, la Terre / Tu acceptes que depuis ton sol / On attente à l’ordre du monde […] Tu restes indifférente / Tu es là, couchée / Inerte et molle / Les dieux du ciel nous ont abandonnés » (p.197).

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Thyeste lors du repas final, avec Atrée en arrière-plan (site : lacoursive.com)

Encore une fois, le Stoïcisme permet d’interpréter ce passage. La doctrine de Zénon ne cesse de souligner que les événements ne sont ni bons ni mauvais en eux-mêmes, qu’il faut avoir pour ces derniers la même indifférence que le destin a lui-même quand il les fait se produire. Les dieux du ciel n’ont pas abandonné les hommes, ce sont les hommes qui les abandonnent quand ils n’agissent pas avec raison. Car la raison est, selon Épictète, ce que les Dieux ont placé en l’homme pour qu’il soit, en puissance, leur égal : « je t’ai fait dont d’une parcelle de ce qui est à nous, cette puissance de vouloir et de ne pas vouloir, de rechercher et d’éviter, et, en général, le pouvoir d’user des représentations », dit ainsi Zeus dans une parole rapportée, au premier livre des Entretiens.

Pour les stoïciens, à la différence des platoniciens, il est d’ailleurs bon d’aller au théâtre car cela permet de travailler son usage des représentations, le théâtre étant l’art de la représentation par excellence.  Que souhaite alors représenter Thomas Jolly, au-delà du contre-exemple du sage, dans la mise en scène et qu’est-ce que cela peut apporter au spectateur ?  

  • Représenter le spectaculaire et la démesure : le spectateur face à ses représentations

– Le spectaculaire au premier plan

Tout d’abord, le Thyeste de Thomas Jolly est spectaculaire. Dès l’exposition, la musique macabre, les jeux de lumière, le décor composé des ruines d’un colosse, les costumes mythiques, la chorégraphie et les déplacements inégalement rythmés des comédiens ainsi que leur phrasé solennel… instaurent une ambiance extraordinaire. Nous sommes dans une pièce mythologique et cela ne fait aucun doute.

Cette atmosphère ira crescendo jusqu’à la scène finale, avec quelques hiatus scéniques via le spoken word des chœurs. Ainsi, dans les dernières scènes, la table du festin anthropophage, tout en longueur, arrive et se déplace toute seule sur la scène. Thyeste, qui y est attablé, suit magiquement le mouvement. Thomas Jolly met en scène à la fois les forces fantastiques du cosmos et la démesure du genre humain. Le malheureux frère d’Atrée ignore effectivement à ce moment-là qu’il consomme la chair de ses fils et mange avec exubérance : il est affalé sur son siège, utilise ses doigts pour saisir les aliments, a la chemise déboutonnée, les jambes écartées comme pour mieux digérer et se saoule de vin rouge en attendant la prochaine bouteille, qui, elle, contient le sang de ses fils.

Et si le meurtre des enfants se passe hors-scène et est rapporté en détails sordides par le messager (la messagère en l’occurrence), Atrée n’en montre pas moins à Thyeste, lors de la révélation, ce qu’il a gardé des dépouilles : leurs têtes et les mains. Sur scène, tout se passe dans un grand sac beige tâché de sang, dans lequel on distingue les formes. Tout est suggéré, ou presque, puisqu’à un moment, les têtes sont sorties par Atrée et envoyées dans le fond de la scène, ce qui permet aux spectateurs de les entrapercevoir.

Face à une telle horreur, ces derniers peuvent donc réagir différemment : se laisser saisir par l’effroi, se laisser absorber par ces passions dans un acte cathartique ou ne pas se laisser atteindre par le spectacle du sang et de l’horreur. La mécanique est d’ailleurs la même pour le récit de la messagère qui détaille la macabre procédure suivie par Atrée pour tuer ses neveux : « Il sort les entrailles rituelles de leurs poitrines encore chaudes de vie / Les viscères sont pris de frémissements / On entend siffler l’air dans les poumons / Le cœur tressaute, terrorisé / Mais lui, sépare les lobes du foie » (scène VI). Chacun est libre de visualiser la scène en fonction de ses représentations propres ; et chacun est libre de travailler ces représentations. Aucune réaction n’est meilleure que l’autre et le metteur en scène comme l’auteur prônent une certaine forme de libre arbitre du spectateur.

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Thomas Jolly (assis) et Damien Avice dans « Thyeste », au palais des Papes d’Avignon, vendredi. (Patrick Roux/MAXPPP)

Malgré ce côté spectaculaire savamment entretenu tout au long du spectacle, il y a un tout de même un point sur lequel la mise en scène pêche, non pas en soi-même, mais si on la rapporte aux volontés de Thomas Jolly, à savoir de montrer que Thyeste est aussi monstrueux qu’Atrée dans la pièce. En réalité, le mythe de Thyeste suggère véritablement que Thyeste est aussi monstrueux qu’Atrée (notamment dans sa vengeance après coup), mais la pièce de Sénèque ne semble pas vraiment aller dans ce sens. Dans l’œuvre du philosophe stoïcien, l’enjeu n’est pas vraiment de montrer deux monstres, mais plutôt la monstruosité en acte de l’un tandis que l’on tait la monstruosité en puissance de l’autre. Oui, il y a bien deux monstres dans le mythe mais l’écrit n’en étudie qu’un seul : Atrée. Il est alors compliqué de montrer quelque chose d’extérieur à la volonté présumée de l’auteur.

– Des intentions de mise en scène concrétisées

En-dehors de cela, la plupart des autres intentions de l’auteur fonctionnent bien. Dans un entretien rapporté par Fanny Mentré, Thomas Jolly déclare : « la question de la racine monstrueuse en chacun de nous, c’est ce dont je veux parler » ; ou encore :  « ce qui m’intéresse, c’est de mettre en avant le mythe à l’état brut. Et de laisser les spectateurs dans la pénombre des interrogations » ; et ailleurs : « je souhaite que Thyeste soit ce qu’elle est : une pièce spectaculaire. » 

Le dernier point a déjà été démontré. Pour ce qui est du premier, force est de constater qu’on éprouve de l’empathie pour Thyeste, pourtant tout aussi monstrueux qu’Atrée dans le mythe. Cela fait-il de nous des monstres ? Pas forcément. Le message est plutôt celui-ci : notre différence avec un monstre n’est pas de nature mais de degré. Comme eux, nos actions se fondent sur des raisonnements. Comme eux, nos croyances et attitudes du présent sont le résultat des assentiments donnés aux représentations dans notre passé. Comme eux, nous sommes rationnels dans nos comportements, qu’ils soient bons ou mauvais, car ces comportements sont le produit de ces assentiments passés. Les monstres sont seulement ceux qui ont donné trop de fois leur assentiment à de mauvaises représentations qu’ils croyaient être les bonnes. Ils ont une conception erronée du bien et du mal. Atrée est rationnel, comme nous, mais sa rationalité l’a conduit à de très mauvais raisonnements. Et ce mauvais usage de la raison perturbe l’ordre du cosmos. C’est peut-être le message que cherche à faire passer Thomas Jolly.

Pour ce qui est du deuxième point, à propos du « mythe à l’état brut » et des « spectateurs [laissés] dans la pénombre des interrogations », là aussi l’intention a des résultats visibles. Pour le mythe, c’est à la fois le côté spectaculaire et l’usage d’une bande-son épique couplé à des effets de lumière qui donnent l’impression que les Dieux agissent et que le mythe est bien là, concret. Quant aux spectateurs, ils auront effectivement davantage de questions que de réponses au fur et à mesure de la pièce. Dès l’ouverture, on assiste à une longue chorégraphie de la Furie et de ses sbires avant que ne commence un premier dialogue qui viendra clarifier la situation. Au niveau de la scénographie, le colosse de pierre (son crâne et sa main droite) placé sur scène ouvre la voie à de multiples interprétations. On peut y voir l’indifférence de la matière aux événements du monde ou encore une forme de Memento mori matérialisé dans l’expression du visage et la posture de la main qui semble exécuter son dernier mouvement. La teneur philosophique du texte suscite également de nombreuses réflexions ; tout comme la psychologie profonde des deux personnages principaux… proche de la nôtre sous certains aspects.

  • Conclusion : la démesure dans une mise en scène équilibrée

En conclusion, même si Thomas Jolly ne réussit pas forcément à nous faire ressentir de l’empathie pour Atrée ni à nous faire percevoir la nature monstrueuse de Thyeste – conformément à ses intentions –, il n’en reste pas moins que son appropriation de l’œuvre fait honneur au texte. La mise en scène n’oublie ni le côté spectaculaire du mythe, ni les aspects philosophiques de l’écrit et parvient à proposer un mélange des genres original qui rythme agréablement le déroulement tragique de l’histoire. Maniant habilement l’horreur suggéré et l’horreur exposé, il travaille à la fois l’imagination des spectateurs et leur rapport aux représentations les plus saisissantes. Que l’on soit intéressé ou non par la philosophie de Sénèque, ce Thyeste du XXIe siècle réveille en nous des images et des sentiments propres à la catharsis, sinon à la réflexion.

Adendum : le soir de la représentation à laquelle j’ai assistée, la tragédie de Sénèque a connu un sinistre écho dans la ville de Strasbourg, puisqu’au même moment se déroulait une autre tragédie, trop réelle cette fois : l’attentat du Marché de Noël. À l’issue du spectacle, nous avons été confinés sur ordre de la préfecture jusqu’aux environs de minuit. Les réactions étaient diverses et variées, plus ou moins angoissées, plus ou moins impavides. Je n’ai pas souhaité faire de réflexion particulière à ce sujet mais je vous invite à lire le retour d’expérience de l’un de mes camarades, raconté avec beaucoup d’intelligence et de finesse : Des Didascalies : un soir d’attentat au TNS.


Sources :

Les citations de Thomas Jolly proviennent du petit livret explicatif de la pièce, distribué lors des représentations au Théâtre National de Strasbourg. L’entretien a été réalisé par Fanny Mentré le 9 mars 2018 à Paris. Autrement, les sources utilisées sont :

BRÉHIER Émile & SCHUHL Pierre-Maxime, Les Stoïciens, Bibliothèque de la Pléiade, textes traduits par Émile Bréhier, édités sous la direction de Pierre-Maxime Schuhl, 2016

DUPONT Florence, Sénèque, Théâtre complet, Thesaurus, Actes Sud, 2012

Captation de la pièce à la Cour d’honneur au Festival d’Avignon, chaîne YouTube de Sebouverture, 2018

Représentation du 11 décembre 2018 au TNS

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