Newsletter #13 : un état des lieux inédit des pratiquants de stoïcisme au 21e siècle

Septembre 2026. Vivre le stoïcisme aujourd’hui. Numéro 13

Une fois par mois, cette newsletter vous offre du contenu inédit : des exercices pratiques, des réflexions contemporaines et/ou un tour d’horizon de l’actualité du stoïcisme. Si son contenu vous plaît, vous pouvez me soutenir en réalisant un don en bas de page. Votre soutien est précieux, merci ! 🙂

🪶 Édito – on ne choisit pas toujours de commencer

C’est la rentrée, et avec elle la saison des bonnes résolutions. On se réinscrit à la salle, on reprend le cours d’italien abandonné en mars, on se promet de lire vingt minutes par soir. Peut-être que certains d’entre vous se sont dit, en septembre dernier ou celui d’avant, qu’ils allaient « s’y mettre » sérieusement, au stoïcisme.

Ce mois-ci, une étude m’a fait douter de cette manière de voir les choses. Le College of Stoic Philosophers a analysé 390 lettres de motivation rédigées par ses candidats sur quinze ans. Elles racontent presque toutes la même chose : une rupture. Une foi perdue, une dépression, un divorce, une thérapie qui n’allait pas jusqu’au bout… Et parfois, plus prosaïquement, un hasard, l’un d’eux explique qu’il a acheté avec un bon cadeau le livre le plus mince du rayon, et que c’était le Manuel d’Épictète.

Ça tombe bien : les stoïciens ne pensaient pas non plus qu’on entre en philosophie par décision. Épictète situe le commencement de la philosophie dans la conscience de sa propre faiblesse face à ce qui compte vraiment (Entretiens, II, 11, 1), pas dans un élan de volonté, mais dans un constat désagréable. C’est de l’intellectualisme et non du volontarisme. Et il compare l’école du philosophe à un cabinet médical : on n’en sort pas content, on en sort en ayant mal (Entretiens, III, 23, 30).

Je ne dis pas qu’il faut attendre d’aller mal pour ouvrir Sénèque. Je dis que « se mettre au stoïcisme » ne ressemble pas à une résolution de rentrée qu’on ajoute à une vie qui tourne. C’est plutôt le résultat d’une prise de conscience, d’une compréhension.

Ce numéro creuse cette question du « qui pratique, et pour quoi ». Qui vient au stoïcisme aujourd’hui ? Que dit vraiment la recherche sur les effets de la pratique, que ce soit du stoïcisme ou de la méditation de façon plus large ? Et qu’en est-il des femmes dans le stoïcisme, s’interroge Isabelle Chouinard ? On termine par de l’archéologie : en Slovaquie, on a retrouvé un camp de soldats de Marc Aurèle (présumément), c’est-à-dire un lieu où l’empereur a sûrement rédigé ses Pensées, dans un contexte très difficile.

Bonne rentrée, bonne lecture !

Sommaire

📊 À la Une : qui pratique le stoïcisme, et pourquoi ?

Fondé en 2008, le College of Stoic Philosophers, dédié à l’étude et à la pratique du stoïcisme, demande à chaque candidat un essai autobiographique d’au moins 1 000 mots. Mitch Leventhal vient d’en analyser 390, déposés entre 2008 et 2023. C’est, à ma connaissance, le premier portrait chiffré de gens qui s’engagent dans un cursus stoïcien structuré.

Quelques résultats :

  • Âge moyen : 41,7 ans. Deux tiers ont entre 30 et 54 ans.
  • 12,8 % de femmes, soit 50 personnes sur 390.
  • 76 % viennent d’un foyer chrétien, mais seuls 8,7 % se disent encore chrétiens en postulant. Plus d’un tiers ont explicitement rejeté la religion de leur enfance.
  • 32 % ont exploré le bouddhisme avant. Aucun ne se déclare bouddhiste pratiquant.
  • 10 % sont arrivés par la psychothérapie, 2,8 % par un programme en douze étapes.
  • 77 % avaient déjà lu un texte antique avant de s’inscrire.

Le portrait qui s’en dégage : des adultes en milieu de vie, en situation de rupture, souvent sortis d’une religion sans s’être réinstallés ailleurs, en quête d’un cadre éthique rationnel. Les trois métiers les plus représentés sont l’armée, l’enseignement et le management.

Cependant, attention à ne pas généraliser ! Les personnes qui rejoignent le College sont prêtes à payer, à écrire mille mots et à suivre un cursus exigeant. Et l’institution défend un stoïcisme dit « traditionnel », qui assume la dimension théologique de la physique stoïcienne (un filtre supplémentaire). 62 % des candidats vivent aux États-Unis : rien de représentatif du public francophone. Mais un état des lieux intéressant pour inférer des hypothèses plus larges.

👉 Je lis l’étude (en anglais)

⚖️ Les femmes chez les stoïciens : une recherche en cours à Montréal

Isabelle Chouinard vient d’être recrutée au Département de philosophie de l’UQAM, et elle a obtenu une subvention du Fonds de recherche du Québec pour un projet de trois ans : établir ce que les philosophes de l’époque hellénistique (de −323 à −31) ont réellement dit des femmes. Elle se concentre sur les deux écoles majeures de la période, l’épicurisme et le stoïcisme.

Son travail entend corriger certaines idées reçues : ni l’épicurisme, ni le stoïcisme ne défendent une égalité aussi progressiste que ce qu’on peut en lire parfois. En ce qui nous concerne, les stoïciens de l’Antiquité tiennent que les femmes ont exactement la même capacité que les hommes à atteindre la vertu, mais estiment qu’elles ne peuvent l’exercer que dans la sphère domestique, pas dans la sphère publique. Autrement dit, une égalité de principe qui débouche sur une inégalité sociale. Seuls les cyniques, relève-t-elle, acceptaient que les femmes se comportent en société exactement comme les hommes. En bref, rendez-vous dans 3 ans pour en savoir plus sur la conception l’égalité chez ces philosophes.

Petit détail qui m’a fait sourire : Isabelle Chouinard raconte avoir été invitée par un groupe d’amateurs de stoïcisme qui se réunit chaque mois à Montréal pour étudier les textes. C’est le portique de Montréal (Stoa Gallica) qui a lancé cette invitation !

👉 Je lis l’entretien sur Actualités UQAM

🎥 Enfin une vidéo pour tout comprendre et tout savoir des papyrus d’Herculanum !

Le philosophe vulgarisateur et vidéaste M. Phi a réalisé un excellent travail de synthèse sur la recherche en cours et nos connaissances quant aux papyrus carbonisés d’Herculanum. La vidéo est ci-dessous et elle aborde le sujet de façon complète : origine des découvertes, méthode de décryptage des rouleaux, appel aux contributeurs via le Vesuvius Challenge, etc. ! Je vous la conseille.

Il y est d’ailleurs question du rouleau Pherc 1677 qui contient deux extraits présumés stoïciens. Je cite : « Nous allons examiner quelque chose mais nous ne le saisirons pas si d’une certaine façon nous écartons de nous-mêmes et de notre propre nature », et : « … ayant certainement été instruits par la recherche ou l’apprentissage, nous ne serons plus inférieurs à eux à aucun égard, accomplissant les actions appropriées tout comme eux et possédant la même sagesse pratique qu’eux. »

🇸🇰 En Slovaquie : découverte d’un camp de soldats de Marc Aurèle

Credit: MH Invest

Le 17 juillet, l’Institut d’archéologie de l’Académie slovaque des sciences a annoncé une découverte remarquable près de Šurany, dans le sud-ouest du pays : un camp de marche romain de 7,4 hectares, daté des guerres marcomanes (166-180). Cinq portes, remparts, fossé incurvé, dont une entrée en clavicula, jamais observée en Slovaquie jusqu’ici.

Ce qui trouble, ce sont les corps. Squelettes entiers et ossements épars retrouvés dans les fossés défensifs, des fosses, des puits et des tombes creusées à la hâte. Très majoritairement des soldats romains, enterrés avec leur équipement : lances, pointes de flèches, fragments de casques, armure segmentée et à écailles, fibules légionnaires, monnaies, et des caligae dont les clous de semelle ont survécu, au point qu’on a pu déterminer la pointure. On ignore encore s’ils sont morts au combat ou de maladie, et pourquoi les corps n’ont pas été pillés. Les analyses prendront des années.

Le lien avec le stoïcisme est plus direct qu’il n’y paraît. Šurany n’est que la deuxième installation militaire romaine trouvée dans l’ouest slovaque. La première, identifiée en 2024 près de Želiezovce, se situe dans la région du Hron, la rivière que les Romains appelaient le Granua. Or à la fin du livre I des Pensées, Marc Aurèle note qu’il écrit « chez les Quades, sur le Granua ».

Prudence tout de même : cette identification reste une hypothèse. Elle repose sur le fait que Želiezovce est le seul camp recensé dans la région, et rien dans les fouilles ne rattache matériellement le lieu à l’empereur. Elle a quand même quelque chose de pertinent. Le livre I est celui où Marc Aurèle énumère ce qu’il doit à chacun de ses proches : un exercice de gratitude, écrit peut-être à quelques kilomètres d’un endroit comme Šurany. On mesure mieux ce que ces phrases lui coûtaient en les lisant à côté d’un puits rempli de légionnaires.

👉 Je découvre l’article de Daily Geek Showou le reportage de Live Science, plus détaillé (en anglais)

🧪 Que vaut scientifiquement la pratique stoïcienne ?

En décembre 2025, Georgina King a soutenu à Royal Holloway (Université de Londres) la première évaluation méthodologiquement rigoureuse d’un entraînement stoïcien. 119 participants non cliniques, répartis au hasard entre un groupe d’entraînement (56 personnes : trois exercices quotidiens et des lectures un jour sur deux, pendant deux semaines) et un groupe contrôle qui ne suivait pas cet entraînement (63).

Les résultats sont réels et modestes, encore visibles un mois après le programme : baisse significative des symptômes dépressifs (38 % du groupe), de l’anxiété (1 personne sur 4) et de l’évitement expérientiel, cette tendance à fuir les pensées inconfortables plutôt qu’à les traverser.

La thèse est sous embargo jusqu’en novembre 2027 : on ne pourra lire le détail qu’à ce moment-là. Seul le résumé est disponible au jour d’écriture de cette newsletter.

👉 Je consulte le résumé (en anglais)

🧠 Sept jours de méditation pour « reprogrammer » le cerveau ? Pas si vite

Bon, quand j’ai lu que 7 jours de méditation pouvaient avoir le même effet qu’une prise de psychédélique, j’avais très envie de vous relayer cette étude parue dans Communications Biology. Elle a d’ailleurs fait le tour de la presse cet été. Mais, en creusant, la réalité est beaucoup plus nuancée. Preuve que la suspension de l’assentiment (sunkatathesis) est toujours nécessaire, surtout face à une information qu’on aimerait être vraie !

L’étude affirme que sept jours de méditation « reprogrammeraient » le cerveau, avec des effets comparables à la psilocybine. IRM fonctionnelles, protéomique, croissance de neurites en laboratoire : le matériel impressionne. L’étude est un argument pour la pratique de la méditation. Mais voici les problèmes identifiés à cette étude :

  • 20 participants, tirés au sort parmi 561 volontaires d’une retraite qui en comptait plus de 1 400.
  • Aucun groupe témoin.
  • La retraite est animée par Joe Dispenza, cosignataire de l’étude, qui dirige l’entreprise qui la vend.
  • Le 25 juillet 2026, la revue a publié une correction d’auteurs qui modifie le titre pour préciser qu’il s’agit d’une étude observationnelle. Ce n’est pas une rétractation, mais ça change ce qu’on peut en conclure.

Une étude observationnelle sans témoin sur vingt personnes décrit ce qui a changé chez elles. Elle n’établit pas que la méditation en est la cause, et ne sépare pas l’effet de la pratique de celui d’une semaine passée loin du travail.

👉 Je lis l’analyse critique de ScienceBlog (en anglais)

📚 Le corps chez Épictète, par Jean-Baptiste Gourinat

Jean-Baptiste Gourinat (CNRS, Centre Léon Robin) vient de déposer sur HAL le résumé d’un chapitre consacré à la question du corps chez Épictète, publié dans un volume d’hommage à Aldo Brancacci. Seul le résumé est en ligne, le texte intégral n’a pas été déposé. Il faudra se procurer le volume.

Épictète désigne le corps par un mot à la fois familier et dépréciatif, σωμάτιον, quelque chose comme « ce petit corps ». On a pu parler de dénigrement, et le terme n’est pas exagéré. Là où l’ancien stoïcisme faisait du corps notre tout premier bien propre, Épictète va jusqu’à dire que le corps n’est pas mien, qu’il m’est étranger. Le raisonnement est cohérent : mon corps ne dépend pas de moi, contrairement aux choix de mon âme (à la προαίρεσις, cette faculté de choisir qui constitue le vrai « moi »). Et c’est par le corps qu’on a prise sur moi. Pour être libre, je dois donc cesser d’y être attaché.

Et pourtant, note Gourinat, ce dénigrement n’entraîne chez Épictète ni dégoût ni négligence du corps : pour enseigner à des jeunes gens il faut un corps sain, qui prouve par lui-même la supériorité d’une vie frugale, et comme l’âme est liée au corps, ce lien oblige à en prendre soin. Voilà qui règle deux caricatures d’un coup. Non, le stoïcien n’est pas un ascète qui méprise sa chair, ni un passionné de bodybuilding comme on peut le voir dans certaines reprises masculinistes.

👉 Je lis le résumé sur HAL

📺 Laurent Delahousse : le présentateur phare du JT est un lecteur de Marc Aurèle

Le présentateur du 20 heures de France 2 se confie au Journal de la Maison dans un portrait consacré à ses lieux d’enfance, entre Amiens et le Cap-Ferret. Au détour de l’entretien, il évoque Les Pensées de Marc Aurèle, « qu’il glisserait volontiers dans ses bagages ». Eh oui ! Nous sommes nombreux à lire les écrits de l’empereur-philosophe. Vous savez maintenant comment aborder Laurent Delahousse si vous le croisez en soirée 😉

👉 Je lis le portrait sur Le Journal de la Maison

🗓️ Rappel : Journée stoïcienne, le 10 octobre

Le programme est en ligne : conférences et ateliers pratiques autour du thème « Stoïcisme et écologie », à Paris. C’est le seul événement français entièrement consacré à l’étude et à la pratique du stoïcisme aujourd’hui, et plus de 50 % des places sont déjà parties !

👉 Je réserve ma place

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