Conseil stoïcien : que faire de ma rage face à l’injustice dont je suis témoin ? (Massimo Pigliucci)

L’article qui suit est une traduction (lien vers l’article original en bas de page).


M. écrit : je suis une afro-américaine de 27 ans, lesbienne, et j’ai donc l’habitude d’être de la minorité sous tous les aspects. Malgré cela, je suis toujours confrontée à des luttes quotidiennes qui me semblent parfois écrasantes. Le stoïcisme m’aide bien sûr à tenir à distance mes émotions négatives ; mais dans des moments comme celui-ci, avec tant d’inégalités en ce qui concerne ma communauté (qu’il s’agisse des gens de couleur, des LGBTQ+ ou des femmes), comment puis-je faire la différence et soutenir ce en quoi je crois sans être prise de rage quand je vois les choses qui nous sont faites ?  Je sais que les Stoïciens étaient très actifs en politique, mais comment puis-je avoir l’impression que ce que je fais a de l’importance sur le plan politique alors que leur président encourage les militaires à tirer sur ceux qui ne cherchent que la justice ? Je suppose que je suis dans un moment très décourageant et j’apprécierais tout conseil stoïcien moderne et pratique que vous pourriez me donner.

Je réfléchis à la manière de répondre à cela après avoir vu la police arrêter des manifestants devant ma barre d’immeubles, littéralement, dans le centre-ville de Brooklyn la nuit dernière. Ma femme et moi regardons et lisons les nouvelles, frappés d’horreur par ce qui se passe, et ce n’est certainement pas une première fois dans l’histoire des États-Unis. Et oui, le Président Trump n’aide définitivement pas. Cependant, vous avez tout à fait raison de dire que le type d’injustice dont nous parlons, qui touche les personnes noires, les femmes et les LGBTQ+, est récurrent et suscite légitimement un sentiment de rage.

Que doit donc faire un stoïcien dans ces circonstances ? Il est possible que vous n’aimiez pas la première partie de ma réponse, mais je vous prie d’y réfléchir, au moins. La première chose à faire est d’arrêter de penser en termes de « notre » communauté (ou « leur » président). Nous devons penser comme de véritables cosmopolites : notre communauté, ce sont les gens de la Terre, indépendamment de leur ethnie, culture, religion, genre ou orientation sexuelles. Ils sont tous nos frères et nos sœurs (et apparentés). Y compris les policiers. Y compris le président Trump.

Le Cosmopolitisme est un principe essentiel de la philosophie stoïcienne, et l’un des plus difficiles à mettre en pratique. Épictète nous rappelle cela :

“Que reste-t-il à faire aux hommes, sinon d’imiter Socrate, c’est-à-dire de ne jamais répondre à qui leur demande quel est leur pays : ‘’ Je suis citoyen d’Athènes ou citoyen de Corinthe’’, mais ‘’je suis citoyen du monde ? » (Entretiens, I, 9)

Et Marc Aurèle de faire écho :

« Si la pensée nous est commune, la raison qui fait de nous des êtres raisonnables, nous est aussi commune ; et s’il en est ainsi, la raison, qui ordonne ce qui est à faire ou non, nous est commune ; par conséquent, la loi aussi est commune ; s’il en est ainsi, nous sommes des citoyens ; donc, nous avons part à un gouvernement, et par conséquent le monde est comme une cité » (Pensées, IV.4)

Je me rends compte qu’il est facile pour moi, un homme blanc (de plus en plus âgé), de vous dire cela. Néanmoins, c’est ce que nous enseigne le Stoïcisme. Le cosmopolitisme ne nie pas que certains groupes de personnes souffrent d’une injustice systémique. Il n’implique pas non plus que nous devrions nous contenter d’accepter cette injustice. Mais il nous rappelle que le type d’injustice dont nous parlons découle précisément du fait que les gens pensent en termes de groupes et de classes, ce qui conduit inévitablement à une mentalité du type « nous contre eux ». Tant que nous n’aurons pas surmonté ce problème, l’injustice ne disparaîtra pas.

Si vous vous méfiez des conseils d’un homme blanc, alors considérez ce que Nelson Mandela a fait lorsque les noirs étaient en train de souffrir de l’Apartheid en Afrique du Sud. Pendant ses 27 années d’emprisonnement, Mandela a dû lutter contre le genre de rage que vous ressentez et que, franchement, tout être humain décent devrait ressentir en ce moment.

Mais il a décidé de ne pas agir sur cette rage, et de prendre plutôt la voie opposée : celle de la compréhension et de la réconciliation. Il a été aidé en cela par la lecture de l’un des textes fondateurs du stoïcisme : les Pensées de Marc Aurèle, que des codétenus de Robben Island avaient réussi à faire entrer clandestinement.

Il décida qu’il voulait que la future Afrique du Sud soit une nation prospère et qu’une telle nation ne pouvait pas être construite sur la base de la haine et de la vengeance. Pour commencer à poursuivre un tel projet, il a fait des choses que ses codétenus considéraient comme malavisées, pour ne pas dire plus. Par exemple, il a appris l’afrikaans, a étudié la culture de ses oppresseurs et a commencé à se lier d’amitié avec ses géôliers afin de faire acte de coopération.

L’approche de Mandela était fondamentalement différente – et bien plus réaliste – que celle de Gandhi en Inde. Gandhi proposait de convertir Hitler par le charme ; Mandela en savait assez sur le fonctionnement du monde pour ne pas se livrer à de telles fantaisies. Gandhi pensait que le rejet de la colère impliquait nécessairement le pacifisme ; Mandela réalisa, avec les Stoïciens, que l’absence de colère n’implique pas l’absence de violence.  La violence peut être nécessaire, dans des circonstances extrêmes et lorsqu’elle est déployée de façon stratégique.

Même après avoir réussi à renverser le gouvernement d’Apartheid, devenant lui-même le premier président noir de la nouvelle Afrique du Sud, Mandela est allé à l’encontre de ses propres alliés au sein du Congrès National Africain (ANC) pour continuer sa politique de coopération et de réconciliation.

Peut-être que l’exemple le plus connu de cet épisode concerne l’équipe nationale de rugby, qui avait été un symbole de racisme. Alors que d’autres dirigeants de l’ANC voulaient dissoudre l’équipe, Mandela prit le chemin inverse, en encourageant et en soutenant l’équipe, qui a fini par remporter la Coupe du Monde. (L’histoire a inspiré le film Invictus, avec Morgan Freeman et Matt Damon.)

Lorsqu’on l’a accusé d’être bien trop disposé à voir le bien dans les gens, il a répondu : « votre devoir est de travailler avec les êtres humains en tant qu’êtres humains, non parce que vous pensez qu’ils sont des anges », une phrase qui aurait tout aussi pu être prononcée par Marc Aurèle.

En quoi cela est-il utile dans la pratique ? Parce que cela peut vous inciter à faire tout ce que vous pouvez, de la manière la plus positive possible. En fonction de notre situation financière, du temps dont nous disposons et de nos compétences, nous pouvons tous faire beaucoup de choses. Voter lors des prochaines élections et faire du bénévolat pour des organisations qui aident à faire sortir le vote est un début évident. Vous avez peut-être remarqué que de nombreux Républicains, et Trump en particulier, craignent une augmentation de la participation électorale. Pour de bonnes raisons : si plus de femmes et de minorités votent en novembre, Trump sera démis de ses fonctions et les Républicains pourraient perdre le contrôle du Sénat.

Une autre chose évidemment utile à faire est d’envoyer un soutien financier aux organisations qui travaillent sur ces questions. Je soutiens l’ACLU (Union américaine pour les libertés civiles), par exemple, mais, comme vous le savez, il existe de nombreux choix très intéressants et vous pouvez vous concentrer spécifiquement sur les groupes qui travaillent en faveur des minorités, des femmes et des LGBT+. Certaines de ces organisations offrent également des possibilités de bénévolat, en particulier si vous avez des compétences recherchées dans ces domaines, comme la connaissance et la pratique du droit.

Ma fille travaille pour la section new-yorkaise d’Amnesty International et cette organisation dispose de plusieurs guides pour les militants qui regorgent de conseils pratiques. Se joindre à des groupes locaux qui coordonnent l’action sur le terrain, y compris les manifestations, est une autre façon de se rendre utile.

Mais, dites-vous, rien de tout cela ne semble faire une grande différence, et l’on se décourage. Mais est-il vraiment vrai que nos actions ne font pas une différence significative ? Bien sûr, aucun individu ne peut « résoudre » le problème de la discrimination raciale ou de genre. Cependant, Marc Aurèle a écrit:

« Aie de la volonté, s’il t’est donné d’agir, et ne cherche pas à voir si on le saura. Ne t’attends pas à la république de Platon; contente-toi des plus petits progrès, et crois bien que le résultat final n’est pas une petite chose » (Pensées, IX, 29)

Ne t’attends pas à la République de Platon est une ancienne façon de dire qu’il ne faut pas attendre l’utopie ou des solutions parfaites et complètes pour agir sur les problèmes posés. Cela n’arrive peut-être jamais. Mais la partie qui retient le plus mon attention est la deuxième, où Marc Aurèle souligne qu’il importe peu que l’effet de notre action ici et maintenant soit faible, il demeure important car il est destiné à aider d’autres êtres humains qui souffrent.

En fin de compte, en tant que Stoïciens, nous comprenons que les seules choses qui dépendent de nous sont les valeurs que nous avons choisies (l’injustice doit être combattue), nos jugements (cela est bon pour la communauté humaine si je fais quelque chose à ce propos), et nos décisions d’agir (en suivant à tout le moins certaines des lignes décrites ci-dessus). Les résultats ne dépendent pas de nous, parce qu’ils dépendent des jugements et des actions des autres gens, aussi bien que des circonstances. D’où la fameuse métaphore de l’archer de Cicéron :

« Si une personne devait se donner pour but de viser véritablement avec une lance ou une flèche à un endroit quelconque, sa fin ultime, correspondant au bien ultime tel que nous le prononçons, serait de faire tout son possible pour viser droit . Or, c’est cet acte de tout faire pour atteindre la cible, pour réaliser son but, c’est cet acte qui est, si je puis dire, l’objectif que recherche l’archer, et qui correspond à ce que nous appelons, quand il s’agit de la vie, le souverain bien. Atteindre la cible est une chose que l’on peut souhaiter, mais ce n’est pas une chose méritant d’être recherchée pour elle-même. »

Cicéron, Traité des fins, Chapitre 3, 22

Vous êtes l’archer de la métaphore. Vous voulez frapper la cible, faire une brèche dans l’injustice dont vous êtes témoin, dans notre société. Mais quoi que vous fassiez, vous vous rendez compte dès la départ que vous n’avez pas le contrôle total de la situation. Seul l’effort est en votre contrôle. Et c’est là que vous devez concentrer votre énergie et vos ressources, en vous attendant à ce que, dans la vie, parfois nous gagnions et parfois nous perdions. Mais lorsque nous perdons, il y aura souvent une autre occasion de se battre.  

Article original (en anglais) : https://medium.com/@MassimoPigliucci/stoic-advice-what-do-i-do-with-my-rage-at-the-injustice-i-am-witnessing-7afbe9e9ac7f

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