Militantisme : faut-il changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ?

Cet a été publié dans le bulletin trimestriel  avril-mai-juin 2021 de l’Association suisse de la Libre Pensée.

Militantisme : faut-il changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ?

« Il faut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde », dit Descartes dans la troisième partie de son Discours de la méthode. Ce principe d’action garantit notre sérénité intérieure en nous protégeant de la frustration et de l’action stérile.

Il est vrai que l’ordre du monde, définit comme l’état des choses ici et maintenant, ne dépend pas complètement de nous alors que nos désirs dépendent de nous. Nous pouvons les faire évoluer par un travail sur nous-mêmes. C’est tout le sens de la distinction opérée par le philosophe stoïcien Épictète il y a plus de 2000 ans : « parmi les choses, les uns dépendent de nous, les autres n’en dépendent pas ; en dépendent le jugement, la tendance, le désir, l’aversion et, en un mot, tout ce qui est notre œuvre ; n’en dépendent pas le corps, la richesse, les témoignages de considération, les dignités et, en un mot, tout ce qui n’est pas notre œuvre » (Manuel, I). S’il pleut et que je désire qu’il fasse beau, je serai frustré ; mieux vaut apprendre à danser sous la pluie. Porter nos efforts sur ce qui est sous notre entier contrôle est le meilleur moyen de produire une action efficace et de ne pas être frustré.  

Faut-il toujours changer ses désirs ?

Cependant, faut-il toujours changer ses désirs pour préserver une sacro-sainte tranquillité intérieure ? Ce principe ne s’oppose-t-il pas à l’action militante, qui existe précisément parce que l’état des choses actuelles ne s’accorde pas avec certains désirs ? Si je milite pour le droit des femmes, contre le racisme, pour la libre-pensée, suis-je vraiment en train de mettre en péril ma tranquillité intérieure ? Suis-je vraiment frustré dans mes désirs d’un ordre (social) différent ? Eh bien, tout dépend de votre propre approche du militantisme et c’est justement là que la philosophie peut aider ! 

Il y a deux extrêmes à éviter en ce qui concerne le militantisme (dans un sens plus large l’engagement), pour celui ou celle qui souhaite insuffler un peu de philosophie dans sa vie :

  • ne pas s’impliquer pour œuvrer en faveur du bien commun car « ça ne sert à rien », « je suis satisfais comme je suis », « les gens ne sont jamais contents ». Cette attitude entraîne de l’ignorance, de l’égoïsme, de la paresse ;
  •  être tellement impliqué à œuvrer en faveur du bien commun qu’on en vient à s’oublier soi-même, à vivre dans la frustration, la colère, l’abattement, la haine. Cela entraîne de l’insatisfaction, de l’inconstance, du doute, de la tristesse et une déconnexion avec soi-même.

Militer avec sérénité

La voie du milieu, que soutiennent d’ailleurs les Stoïciens, est la suivante : il est possible d’agir pour la justice, pour des causes qui nous tiennent à cœur, tout en gardant la maîtrise de nos désirs, sans se laisser emporter par les passions qui nous nuisent. Par exemple, si je milite pour le droit des femmes ou contre le racisme, il est vrai que je désire changer l’ordre des choses. Or, cela ne dépend pas complètement de moi. En militant, pour me préserver moi-même, il est donc nécessaire que j’agisse avec une clause de réserve : « la situation s’améliorera si les conditions le permettent. Il est possible que je n’obtienne pas gain de cause. » Cette approche n’est pas un fatalisme ou un défaitisme car elle n’interdit pas de vouloir changer les choses ; au contraire, elle incite à agir en protégeant une certaine tranquillité intérieure nécessaire à quiconque veut tenir des engagements sur le long-terme.

Militer en tournant son attention sur soi

Dans cette disposition, le militant est à la fois en phase avec ses valeurs de justice et avec l’ordre du monde, qu’il considère avec une clause de réserve. Un tel philosophe-militant porte également une attention constante à ce qui dépend de lui ici et maintenant. En manifestation, sur internet, face à des opposants, sa conscience est tournée sur l’effort qu’il produit et non sur le produit de son effort : « ce qui dépend de moi ici et maintenant, c’est d’agir avec justice, de réorganiser mes désirs pour éviter la frustration, d’avoir la constance du sage et le courage du guerrier, d’endurer les obstacles ou de partir quand je le souhaite. » Sa récompense n’est pas le changement effectif de l’ordre social (qui, encore une fois, n’est pas sous son contrôle complet) mais le simple fait de bien agir, en accord avec ses valeurs et avec ce qui dépend de lui : « la vertu est sa propre récompense », dit Sénèque, en bon stoïcien. Cette disposition d’esprit donne du sens aux obstacles qui surviennent et les rendent moins violents.

En conclusion, il est donc nécessaire de changer nos désirs plutôt que l’ordre du monde, en apposant sur ceux-là, au minimum, une clause de réserve, mais cela n’empêche aucunement l’action militante et engagée. Au contraire, l’attitude philosophique protège la tranquillité intérieure et permet de tenir les combats sur le long-terme. Militer avec sagesse, c’est porter son attention, à chaque instant, sur ce qui dépend réellement de soi, c’est-à-dire l’effort plutôt que le résultat. C’est cet état d’esprit qui permet d’agir avec constance, force et endurance malgré les innombrables difficultés que comporte la vie militante. Seule une telle attitude sera à la fois utile pour soi et pour autrui.

1 réflexion sur “Militantisme : faut-il changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde ?”

  1. Contrairement à ce que nous enseigne l’école républicaine, la révélation chrétienne a rendu obsolète une partie du stoïcisme païen antique auquel vous vous référez. Je pense que vous gagneriez spirituellement et intellectuellement à vous intéresser au stoïcisme chrétien de la Renaissance. Celui d’un Juste Lipse (le maître philosophique du peintre Rubens) par exemple – voyez ce billet http://down-under.over-blog.com/2016/01/traite-de-la-constance-de-juste-lipse-justus-lipsius.html

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