Notre vie intérieure (désirs, identité, motivations…) est-elle une illusion ? La thèse de l’esprit plat

brain flat

Ce livre ne parle pas de stoïcisme mais de psychologie. J’en fais un compte rendu car il m’a marqué et je pense que son enseignement peut être utile à tous les amoureux de la sagesse. Je le relie au stoïcisme à la fin du billet. Bonne lecture !

Je l’aime profondément. Je ne l’aime plus du tout. J’ai des désirs contradictoires. Au fond de moi, je me sens ainsi. Je dois trouver ma motivation profonde. J’ai des désirs refoulés. Qui ne se reconnaît pas dans au moins l’une de ces phrases ? Elles ont comme point commun d’admettre l’existence d’une forme de vie intérieure (l’inconscient), qui nous échappe en partie mais qu’il serait possible d’explorer.

Pour le professeur de sciences comportementales Nick Chater, cette conception est entièrement fausse. Notre esprit fonctionne sans profondeur. Chaque pensée est le résultat d’un processus qui sélectionne, organise et interprète les données extérieures. Rien ne vient d’un supposé territoire intérieur : tout provient d’un esprit plat qui créé sa réalité en fonction des données externes qu’il reçoit.

Nick Chater présente sa thèse dans L’esprit est plat (The Mind is Flat), un livre qui a gagné le prix 2019 du livre de psychologie clinique. Compte rendu.

Qu’est-ce que l’inconscient ?

D’après la thèse radicale de Nick Chater, notre esprit est plat : il ne contient aucune profondeur mentale à explorer (ni univers inconscient, ni pensées refoulées, ni identité indivisible). Cela bouscule la représentation habituelle de l’esprit : un iceberg constitué d’une partie hors de l’eau, la conscience, et d’une partie immergée, l’inconscience.

conscience inconscience iceberg

« La vision de l’iceberg, avec sa vaste masse sombre cachée sous l’eau, cache une hypothèse importante mais totalement erronée. Dans un iceberg, la matière qui se trouve au-dessus et au-dessous de la ligne de flottaison est précisément la même – la glace est de la glace, qu’elle soit profondément enfouie sous les vagues ou qu’elle scintille sous la lumière du soleil. » (p. 186).

Cette représentation de l’iceberg serait fausse car l‘inconscient n’existe tout simplement pas. L’auteur rejette l’idée qu’il puisse y avoir des pensées inconscientes (peurs, désirs, motivations…) qui circuleraient dans un univers intérieur. D’après lui, seule la conscience existe, et, plus encore, seule la conscience de quelque chose existe (il n’y a pas de conscience en soi).

L’auteur admet tout même l’inconscient dans un sens restrictif : il utilise ce terme pour qualifier le processus par lequel on aboutit à une pensée consciente.

Par exemple : le monde s’imprime dans notre esprit à travers nos yeux. Or, l’image qui nous parvient sur la rétine est à l’envers (eh oui !).

Le cerveau la remet à l’endroit. Il interprète. Nous avons conscience du résultat.

C’est ce type de processus d’interprétation de l’image qui est inconscient. L’auteur n’accepte le terme que dans ce sens précis. Il rejette l’inconscient au sens de Freud, comme un territoire de pensées refoulées.

« Il n’y a qu’un seul type de pensée, et chacune de ces pensées a deux aspects : une lecture consciente, et des processus inconscients qui génèrent cette lecture. » (p.186)

Pourquoi l’inconscient n’existe pas ?

Dans les années 1950, des scientifiques ont voulu dupliquer la façon dont fonctionne la pensée humaine dans des machines pour créer l’intelligence artificielle, qui développerait ensuite des connaissances comme le font les êtres humains. Pour faire cela, il était nécessaire d’encoder une forme de connaissance minimale, sur laquelle serait construite les autres connaissances. Cette connaissance minimale, très simple, intuitive et approximative peut être appelée théorie de sens commun (sur le fonctionnement du monde physique, du monde social, de notre psychologie, etc.).

Les scientifiques ont ainsi commencé à collecter la théorie de sens commun des personnes à propos de la physique, dans l’objectif d’organiser cette connaissance, de la trier et de l’encoder pour créer une intelligence artificielle. Ce travail portait en quelque sorte sur une partie de l’inconscient qui contiendrait les connaissances des théories de sens commun.

Problème : les résultats obtenus étaient inconsistants, incohérents et contradictoires. Il était impossible d’encoder une telle forme de connaissance minimale. Pourquoi ? Car les scientifiques sont partis du principe qu’une telle forme de connaissance existait. Or, l’expérience montre que ce n’est pas le cas. Une telle forme de connaissance intuitive et minimale n’existe pas. Les répondants n’ont pas donné de réponses cohérentes et consistantes, comme on pourrait s’y attendre lorsqu’on s’exprime à partir de connaissances ancrées en nous.

Notre esprit a-t-il des connaissances minimales sur le monde physique ?
Pour collecter et encoder le sens commun des gens à propos de la physique, les scientifiques ont interrogé les gens sur ce qu’ils savent à propos du comportement du café quand il est renversé sur le sol de la cuisine. L’expérience montre que les gens connaissent la façon dont le café réagit (grosso modo) mais ils n’arrivent pas à expliquer de façon convaincante pourquoi ils pensent cela : « Nous pourrions dire que le café s’étale parce qu’il essaie de « trouver un niveau ». Mais la raison pour laquelle une partie du café reste sur le sol et une autre se libère en gouttes et en éclaboussures n’est pas expliquée par l’intuition de ‘trouver un niveau’. » (p.28).

Plus l’interrogation se poursuivait, plus les explications présentaient des lacunes et des contradictions, quand bien même elles étaient très recherchées et créatives. Résultat : l’intelligence artificielle n’a jamais pu traiter les données récoltées pour les systématiser et les encoder. Elle n’a jamais pu remonter aux origines de cette prétendue connaissance minimale.

D’après l’auteur, les répondants n’ont pas cherché à l’intérieur d’eux-mêmes ce qu’ils pensaient savoir à propos de la physique ou de la biologie. Ils ne le pouvaient pas car leur esprit plat ne disposent pas de ces informations. Au contraire, ils ont inventé les réponses à partir de leurs connaissances et de leur imagination. Les scientifiques ont conduit malgré eux, non pas un travail d’introspection, mais un exercice ludique d’inventivité.

Alors, quand on nous interroge sur notre propre intériorité, pourquoi cela serait-il différent ? Le travail d’imagination que l’on fait à propos du monde réel pour expliquer les choses est de la même nature que celui que nous faisons à propos de notre prétendu monde intérieur pour expliquer ce que nous sommes. Expliquer le comportement du café et le pourquoi de notre action ? Même combat, même illusion, même exercice d’imagination !

Cette hypothèse est renforcée par de nombreuses expériences de perception et d’imagination. En voici 3 ci-dessous.

Comment fonctionne notre cerveau ? 3 expériences pour comprendre

Comprendre la façon dont fonctionne notre cerveau permet de mieux comprendre pourquoi l’hypothèse d’un territoire inconscient est improbable.

Le fonctionnement de notre cerveau est complexe mais trois points peuvent être notés (et ils sont importants pour comprendre pourquoi l’inconscient n’existe vraisemblablement pas) :

  • nous ne pouvons traiter qu’une seule information à la fois
  • notre perception est toujours un acte de pensée
  • notre perception mentale n’est qu’imagination
  1. Nous ne pouvons traiter qu’une seule information à la fois

Observez ce cercle de couleurs quelques secondes, et essayez de porter votre attention sur plusieurs couleurs à la fois.

coloured wheel

Que remarquez-vous ? Eh bien, il est impossible de fixer son attention sur plusieurs couleurs à la fois. Nous avons le sentiment qu’il y a plusieurs couleurs quand on regarde une tranche en particulier, mais en réalité, pour percevoir l’une ou l’autre, notre attention va rapidement de l’une à l’autre.

L’expérience de Huang et Pashler (p. 65-66 dans le livre) va dans ce sens. Les participants font face à une roue chromatique (avec 2 couleurs seulement, sur 4 segments) qui apparaît de manière quasi-subliminale. Quand la roue apparaît dans son entièreté sur ce laps de temps réduit (100 millisecondes voire moins), les participants indiquent n’avoir vu qu’une seule couleur (du bleu par exemple). La roue est entièrement apparue dans leur champ visuel mais ils n’en retiennent qu’une information fragmentée. Cela montre que le cerveau ne perçoit pas la scène dans sa globalité mais par segment. Il ne peut traiter qu’un seul problème à la fois.

La simultagnosie : une maladie rare qui aide à mieux comprendre le fonctionnement du cerveau
La simultagnosie est un trouble neurologique rare, qui empêche les individus d’interpréter une scène dans sa globalité, alors même que la capacité à identifier chaque élément est préservée. Par exemple, une personne malade est incapable de voir 2 objets différents tenus devant elle. Elle ne pourra en voir qu’un seul, alors même que sa vision est intacte. De même, elle est incapable de faire sens d’une image contenant plusieurs actions. Pour l’auteur, cette condition donne de précieuses informations sur le fonctionnement du cerveau : nous percevons le monde par fragment et c’est notre cerveau qui interprète chaque élément pour que l’ensemble forme une unité de sens.
Lire l’article du Monde pour plus d’informations

Et aussi :

  • On n’entend qu’une seule unité de son à la fois
  • On ne lit qu’un seul mot à la fois
  • On ne touche consciemment qu’une seule chose à la fois
  • Etc.

Notre cerveau qui interprète les segments de données (une couleur, un son, un mot, un animal, etc.) pour en donner un sens plus global. Sur l’image à droite, vous ne pouvez pas voir tous les points en même temps et ceux que vous voyez en même temps formeront toujours des unités de sens (un point unique, les 4 points d’un carré, une ligne de points, etc.).

Ninio illusion
Combien de points noirs voyez-vous ?
L’illusion de Ninio : les points apparaissent et disparaissent selon l’endroit où vous placez votre attention

2. Notre perception est toujours un acte de pensée

Notre cerveau est programmé pour interpréter les données en même temps qu’il les reçoit. « La perception est une forme de pensée », résume l’auteur. Cet acte de pensée se traduit par la sélection, l’organisation et l’interprétation des données pour percevoir des unités de sens (une forme, une couleur, un objet…). Il se réalise à chaque mouvement oculaire, aussi infime-t-il soit-il (chaque mouvement oculaire fonctionne comme un nouveau balayage pour dégager un sens de ce qui est perçu).

Les scientifiques ont réussi à mettre cela en évidence grâce à une expérience. L’hypothèse était la suivante : si percevoir est un acte de pensée et que le cerveau fait cela à chaque mouvement oculaire, une image stabilisée sur la rétine devrait être perçue différemment après différents mouvements oculaires (même si elle reste la même, figée sur la rétine). Ils ont ainsi projeté des images fixes sur la rétine de volontaires grâce à une technologie de lentilles de contact. Si leur hypothèse est juste, « nous devrions nous attendre à ce que les stimuli plus simples disparaissent complètement et souvent » (p.48), dit l’auteur.

C’est exactement ce qu’il s’est passé : les participants ont noté que les images fixées sur la rétine ne cessaient de se déformer et de se reformer en des unités de sens sur leurs rétines. Regardez l’image ci-dessous. Un cube ne se décompose jamais autrement qu’en des formes qui font sens (parallélisme, carré, symétrie…). « La perception est une forme de pensée » : nous sommes conscients du résultat d’un processus d’interprétation qui reste inconscient.

À gauche : l’image originale projetée sur la rétine ; Ensuite, les 4 autres images perçues, telles que rapportées par les sujets (ce sont toujours des unités de sens)

3. Notre perception mentale n’est qu’imagination

Finalement, notre perception mentale est toujours un acte d’imagination. L’auteur donne l’exemple suivant : j’ai un cube en fil de fer devant moi (cf. cube position 1). Si je ferme les yeux pour me le représenter, il y a en quelque sorte une équivalence entre l’objet et ma représentation, quelques détails en moins. Toujours en ayant les yeux fermés, je me soumets à l’examen critique d’un sceptique. Faites l’exercice pour voir si vos réponses ressemblent à celles de l’auteur. Le dialogue suit la structure suivante.

Le sceptique me demande d’abord si je vois les ombres du cube. Oui. Ensuite, la forme que ces ombres créent. Déjà plus difficile. Le sceptique demande alors à imaginer le cube sur l’une de ses pointes pour simplifier la question des ombres. C’est toujours aussi difficile. Il m’autorise à ouvrir les yeux pour regarder rapidement le cube (cf. cube position 2), puis à les refermer.

Cube position 1
Cube position 2

Il me demande alors quels sont les angles du cube (sans compter l’angle en équilibre et l’angle au sommet, à son opposé) qui sont alignés sur un même plan horizontal. Ils le sont tous ? Impossible. Chaque angle est à une hauteur différenter ? Géométriquement impossible. Alors 2 ou 3 angles alignés peut-être ? C’est ça, 3 angles. Les 6 angles forment 2 triangles équilatéraux, l’un au-dessus de l’autre. Je le vois clairement à présent. Ah, alors par quels segments ces triangles sont reliés entre eux ? Je n’arrive pas à le dire. Ok, dernière expérience, à quoi ressembent les ombres du cube en position 2 si la lumière vient d’en haut, au-dessus du point sur lequel il est en équilibre ? Je bafouille quelques errreurs avant de m’évanouir en position latérale de sécurité.

La réponse est ci-dessous.

Les ombres du cube en position 2 forment un hexagone quand la source lumineuse vient d’en haut

Quelle conclusion tirer de cette expérience ? «  » L’affirmation selon laquelle on est capable d’explorer un paysage mental intérieur, et d’en rendre compte, ne tiendrait pas devant un tribunal » (p.80). Nous inventons nos réponses au fur et à mesure. Dans le monde réel, il suffirait d’observer le cube pour répondre ; dans le monde intérieur, ce qu’on prend pour de l’observation créé des contradictions et se heurte à des limites. Il s’agit plutôt d’un acte d’imagination.

« Croire que nous avons construit une « image » du monde extérieur dans notre propre esprit, c’est tomber dans l’illusion de la profondeur mentale » (p.82)

Amour, identité(s), sentiments profonds… D’où vient notre impression de vie intérieure ?

La vie intérieure : un acte d’imagination

Les expériences présentées ci-dessus montrent que le cerveau :

  • interprète les données pour qu’elles fassent sens (percevoir, c’est penser)
  • perçoit seulement une unité de sens à la fois (une couleur, une forme, un objet…)
  • balaye en permanence et de façon ultra rapide ce qu’il perçoit (dès le moindre mouvement oculaire) pour créer et recréer des unités de sens (voir la lettre B, puis le P contenu dans la forme du B, puis le 3, etc.)
  • est programmé pour percevoir sur la base de son imagination/sa créativité (le cube mental se construit au fur et à mesure de l’information demandée, il n’est pas « imprimé » mentalement dans le cerveau).

C’est pour ces raisons que l’auteur nous invite à faire preuve de scepticisme quant à notre vie intérieure : nos motivations profondes ou désirs refoulés pourraient être des fictions que nous créons nous-mêmes sur le moment, de la même façon que le cube mental. Si nous avons l’impression d’avoir une vie intérieure, c’est parce que le cerveau est programmé pour faire sens et nous convaincre. C’est un narrateur d’une très grande efficacité.

J’ai peur parce que je tremble (et non l’inverse)

Le mécanisme s’applique à nos émotions et sentiments. Nous pensons que l’émotion provoque la réaction physiologique : je tremble parce que j’ai peur. En réalité, c’est l’inverse : j’ai peur parce que je tremble. L’émotion est l’interprétation que nous faisons de notre état du corps et du contexte. Cependant, nous avons un accès relativement limité à notre corps pour interpréter nos états physiologiques : nous nous fondons sur notre niveau d’excitation et notre attraction ou répulsion envers l’objet de notre attention. Nous pouvons ainsi interpréter un même état physiologique (le coeur qui s’accèlère, le souffle court…) comme une émotion de colère ou d’euphorie, selon le contexte (expérience de Schachter et Singer) !

« Nous déduisons que nous devrions interpréter nos sensations corporelles comme un signe de colère, d’euphorie, d’envie ou de jalousie, sur la base des signaux épars de notre physiologie et du contexte social » (p. 99)

Ainsi, nous ne ressentons pas simplement les émotions comme si elles émergaient de notre intériorité ; nous les créons. Suffit-il alors de faire semblant d’être heureux (créer l’émotion) pour la ressentir vraiment (l’état corporel) ? Pas vraiment, car il est nécessaire que le contexte soit propice à l’interprétation de l’émotion. Faire semblant d’être heureux quand tout va mal, c’est en réalité inciter notre cerveau à percevoir notre comportement comme « ironique ». Il faut que l’émotion soit alignée avec la situation et un état corporel minimal.

L’amour : une création du moment plutôt qu’un sentiment profond ?

« Loin de connaître nos propres esprits, nous luttons sans cesse pour donner un sens à nos propres expériences – et nous pouvons souvent nous jeter dans de fausses conclusions » (p.102), explique l’auteur.

pont suspendu
L’adrénaline peut être mal interprétée

L’expérience de Dutton et Aron l’illustre : un groupe d’hommes traverse un pont « terrifiant », pour piétons seulement, suspendu en hauteur ; un autre groupe d’hommmes traverse un pont beaucoup plus solide, situé plus près du sol. Au bout du pont, une femme attrayante leur fait remplir un questionnaire et leur laisse son numéro de téléphone, « en cas de questions supplémentaires ». Résultat : le groupe qui a traversé le pont le plus effrayant (qui a ressenti le plus d’adrénaline) est celui qui a le plus souvent rappelé l’expérimentatrice. L’explication ? Les hommes ont interprété leur adrénaline comme un sentiment d’attirance fort pour la femme. Le groupe du pont moins effrayant n’a pas ressenti d’adrénaline et a ressenti moins d’attirance pour la femme.

Cela a des implications sur notre façon de vivre l’amour. Par exemple, la possibilité de se rapprocher de quelqu’un suscite naturellement un haut niveau d’excitation (un état corporel) qui peut être interprété comme s’il y avait une connection spéciale avec l’autre personne, une émotion d’amour. Or, cette émotion d’amour n’a rien d’évident puisque c’est une interprétation de l’esprit de notre état corporel (il aurait pu l’interpréter autrement).

Penser que nous aimons ou désaimons une personne au fond de soi est une illusion. Croire que des lapsus, des actes manqués, un sentiment soudain ou des rêves peuvent nous renseigner sur ces sentiments profonds est aussi une illusion. Une émotion est une création du moment. Un jour on aime beaucoup, l’autre jour un peu moins — dans tous les cas, c’est une interprétation en fonction d’un état physiologique minimal et du contexte.

« Le danger est que la pensée spéculative d’un instant (« je n’aime pas Alys », « je suis un raté sans espoir », « le monde est terrifiant ») devienne la preuve irréfutable de l’instant suivant — la pensée même est prise comme sa propre justification. » (p.102)

La thérapie de pleine conscience permet de casser l’illusion que nos émotions seraient profondément ancrées en nous et de les voir comme des « des inventions momentanées dont nous pouvons nous éloigner, que nous pouvons critiquer ou que nous pouvons choisir de rejeter » (p.105).

Le cycle de la pensée : une nouvelle théorie de l’action

Les 4 principes du cycle de la pensée

À partir de tout cela, l’auteur identifie les 4 principes du cycle de la pensée, une théorie où l’inconscient n’existe pas :

  1. L’attention s’accompagne toujours d’interprétation.
    Notre cerveau saisit une portion de la réalité et essaye de l’organiser et de l’interpréter à chaque instant, à chaque mouvement oculaire, aussi infime soit-il.
  2. La seule expérience consciente est celle qui résulte de notre processus d’interprétation.
    Nous n’avons pas accès consciemment au matériau brut sur lequel se fonde notre interprétation : « nous « entendons » les voix, les instruments de musique et les bruits de la circulation parce que nous captons les schémas complexes à partir des cellules détectrices de vibrations dans notre oreille interne. Mais nous n’avons aucune idée, par la seule introspection, de l’origine de ces interprétations significatives. » (p.141).
  3. Toute pensée consciente porte nécessairement sur une unité de sens, produit par notre cerveau à propos de données sensorielles
    Nous n’avons pas conscience du matériau brut de la réalité mais nous avons conscience de ses conséquences : « Je n’ai aucune expérience consciente du nombre abstrait 5, bien que je puisse imaginer une représentation sensorielle de cinq points, ou la forme du symbole ‘5’.  » (p.141). Il en va de même avec nos désirs et peurs : nous n’avons pas de représentation conscience de l’idée abstraite de la peur des araignées mais plutôt des éléments sensibles qui y sont liés (je peux m’imaginer proche d’une araignée, être en contact avec elle, etc.) et tout cela est égal à « avoir conscience de ma peur ».

    À noter : une donnée sensorielle peut provenir de la réalité extérieure mais aussi être inventée dans nos rêves ou par l’imagination, ou provenir de notre corps (douleur, plaisir…).
  4. L’organisation de données sensorielles en une unité de sens est le processus par lequel survient une pensée consciente
    C’est la conclusion qui s’impose en reliant les 3 premier points.

Psychologie de l’action

Le cycle de la pensée est séquentiel : il se répète. Par ailleurs, il est limité dans le traitement de l’information. Notre cerveau ne peut réaliser qu’une seule tâche à la fois et chaque tâche mobilise un réseau neuronal particulier. Nous ne pouvons pas conduire et téléphoner en même temps : quand nous faisons cela, en réalité, nous passons d’une tâche à l’autre de façon extrêmement rapide. Cela signifie aussi que nous n’avons pas de processus inconscient qui fonctionne en arrière-plan : cela demanderait beaucoup trop d’énergie à notre cerveau, qui se mobilise déjà entièrement, avec ses modestes 20 watts d’énergie, dans les processus conscients. Les neurosciences n’ont d’ailleurs trouvé aucune trace d’activité d’un traitement de l’information qui fonctionnerait en arrière-plan.

Comment expliquer les éclairs de génie alors ? Les intuitions qui semblent se révéler à soi dans des moments de lucidité ? N’y a-t-il pas quelque chose qui pense en nous à notre insu (l’inconscient) ? En fait, les éclairs de génie et autres eurêkas peuvent s’expliquer grâce au cycle de pensée. En effet, le cerveau balaye constamment les informations, de façon ultra rapide. Quand il observe quelque chose, il la bombarde d’interprétations, jusqu’à retenir l’unité de sens (ou les unités de sens) qui lui semblent le plus pertinent. Quand il y a un problème à résoudre, il en va de même. L’éclair de génie survient car le cerveau réattaque le problème, en un laps de temps très court, à partir d’un angle qu’il n’avait pas encore étudié. Le processus de cet éclair de génie est inconscient mais il s’est engagé tout au plus quelques secondes avant le fameux « Eurêka ». Il ne s’agit aucunement du résultat d’un travail inconscient en arrière-plan pendant que nous vivions notre vie.

Comment formons-nous nos interprétations ? Le rôle de la mémoire

« Nous n’interprétons pas chaque impression sensorielle de manière nouvelle, mais en fonction des traces mnésiques des impressions sensorielles passées » (p.195) , explique l’auteur. Chaque pensée est le résultat et d’une autre interprétation passée. L’ensemble de ces interprétations forment ce que nous sommes aujourd’hui : nos habitudes de pensées, notre répertoire mental. L’auteur est forcé d’admettre que l’on peut parler de « paysage mental » (p.203) en ce sens, mais ce paysage mental n’est pas une copie du monde extérieur ou le territoire de nos pensées, motivations, espoirs et peurs : « il s’agit plutôt d’un enregistrement de l’impact des cycles de pensée passés – plutôt que, pour ainsi dire, de mystérieuses forces géologiques sousterraines » (p.203). La mémoire n’est pas constituée de pensées ou d’éléments concrets de connaissance (peurs, désirs…) mais constitue plutôt une forme de cristallisation dans le corps qui oriente notre pensée.

La thèse de l’esprit plat : une révolution dans notre vie ?

La thèse de l’esprit plat change radicalement la conception que nous avons de nous-même. Nous ne sommes pas déterminés par des pensées inconscientes (croyances, préférences, désirs, peurs, motivations…) qu’il s’agirait de révéler pour mieux se comprendre et agir avec plus de cohérence.

Non, nous sommes avant tout des esprits inventifs, programmés pour former du sens à partir des données extérieures, du contexte et de notre trajectoire de vie individuelle. Cette conception nous redonne un certain pouvoir : il n’y a pas de surface à creuser, tout se joue en surface. La vie est un jeu d’inventivité et de création. Le cycle de pensée nous détermine en partie mais nous pouvons lui donner une direction, le déterminer en retour. Nous sommes constamment en train de nous réinventer.

Quelques points critiques du livre
Le propos de l’auteur est convaincant mais il ne répond malheureusement pas à un questionnement simple : comment expliquer l’efficacité thérapeutique des pratiques sur l’inconscient si l’inconscient n’existe pas ? Une des pistes possibles est que le fait d’aller mieux proviendrait du fait de faire sens, quand bien même ce sens est créé de toute pièce par l’esprit plat, tant que ce sens est convaincant pour le patient. Un autre point critique concerne la définition de l’inconscient : l’auteur ne la donne jamais explicitement. Finalement, à la fin du livre, le fait de présenter la mémoire comme un territoire mental méritait un développement plus vaste : quelle différence avec un territoire inconscient ?

Bonus : la thèse de l’esprit plat et le Stoïcisme

Pour finir ce compte rendu déjà long, voici quelques liens entre la thèse de l’esprit plat et le Stoïcisme, quin me sont venus au corus de ma lecture.

Les points communs

  • Le concept de l’inconscient n’existait pas lorsque le Stoïcisme a été conçu. La psychologie de l’action des premiers stoïciens est ainsi potentiellement plus proche de la thèse de l’esprit plat que des thèses qui impliquent l’existence de l’inconscient.
  • Pour les stoïciens, l’émotion est le résultat d’un jugement. L’auteur les rejoint puisqu’il considère que l’émotion est le résultat de l’interprétation (un jugement) d’un état physiologique minimal et du contexte.
  • L’auteur présente un point de vue déterministe mais non fataliste. Le cycle de pensée nous détermine mais nous pouvons le déterminer en retour, en réinterprétant ce que nous avons déjà interprété. Nous avons beaucoup plus de pouvoir que nous le croyons sur nos émotions, nos désirs, nos jugements. Cette conception « compatibiliste » est proche de la conception stoïcienne de la liberté dans un monde déterminé.
  • Notre esprit est programmé pour faire sens, trier, mettre de l’ordre dans ce qu’il perçoit et gagner en cohérence au fur et à mesure. C’est l’un des postulats du stoïcisme ; la thèse de l’esprit plat le démontre.
  • L’auteur adhère à la théorie derrière les thérapies de pleine conscience, une pratique qui fait écho à l’attention à soi-même du stoïcisme (prosochê) et au fait que les émotions ne sont pas une partie de nous-mêmes.

Les points critiques

Dans la conception de l’esprit plat, certains points sont critiques vis-à-vis du stoïcisme :

  • Même si l’émotion est le résultat d’un jugement, la thèse de l’esprit plat lui donne une réalité moins substantielle que le stoïcisme. Les stoïciens décrivent de très nombreuses émotions (rationnelles et passionnelles) : ces émotions renvoient-elles cependant à autant de réalités physiologiques distinctes ?
  • Dans le stoïcisme, le Sage ne peut pas redevenir non-sage. Son caractère est ancré. La thèse de l’esprit plat ne semble pas valider l’idée que l’on puisse ancrer une identité profondément en soi (ceci étant dit, le Sage est un idéal purement théorique pour certains stoïciens, tout est affaire de progression).
  • L’ordre perçu par les stoïciens dans le monde naturel et social serait avant tout une projection de l’esprit, qui est programmé pour trouver du sens. À quel point l’éthique naturaliste du stoïcisme se fonde-t-elle sur des faits extérieurs ? (cette critique est en fait valable pour tout système philosophique ou religieux).

Informations pratiques :
The Mind is Flat
Auteur : Nick Chater
Première date de publication : 2018
Éditions utilisées pour le compte-rendu : Yale University Press
Nombre de pages :  251
ISBN : 978-0-300-24853
Acheter sur Amazon : The Mind is Flat

Et vous, que pensez-vous de la thèse de l’esprit plat ?

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3 commentaires sur “Notre vie intérieure (désirs, identité, motivations…) est-elle une illusion ? La thèse de l’esprit plat

  1. Analyse intéressante, merci pour le partage ; un question tout de même : comment expliquer le langage apparemment symbolique de nos rêves sans invoquer des archétypes et l’hypothèse d’un langage « inconscient » qui témoignerait de l’existence d’une « profondeur intérieure » ?

    J’aime

  2. bonjour, avec cette théorie, que devient l’injonction à faire son introspection dans un journal ? Finalement il n’y a pas de processus profond à identifier puisqu’il n’y a pas d’inconscient.

    Néanmoins cela rejoindrait le fait qu’une thérapie comportementale cognitive soit plus efficace qu’une psychothérapie, la TCC ne cherchant pas a dénouer un trauma profond mais à changer un comportement, un pattern.

    Aimé par 1 personne

    1. Je vous rejoins sur l’efficacité des TCC par rapport à une psychothérapie. Dans cette théorie, l’introspection est à appréhender comme un jeu, une façon de développer sa mémoire et son imagination, ce qui peut avoir un réel effet sur la confiance en soi, l’estime de soi, la gestion de ses émotions, la définition d’une trajectoire de vie, etc. Tout cela relève aussi de l’imagination et du discours intérieur, après tout.

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