Antigone II Gonatas : le premier roi stoïcien, avant Marc Aurèle ?

Si je vous dis « empereur-philosophe », vous penserez peut-être immédiatement à Marc Aurèle, cet empereur romain connu pour ses Pensées stoïciennes. Et pourtant, plus de 400 ans avant, Antigone II Gonatas était le premier roi stoïcien de l’histoire. Qui était-il ? Pourquoi son nom a-t-il été éclipsé par celui de Marc Aurèle ?

Antigone II Gonatas : son histoire en 5 points clés

Antigone II Gonatas a vécu au 3ᵉ siècle avant Jésus-Christ. Il s’agit d’une période difficile à étudier, car les sources sont perdues ou fragmentaires. L’histoire du roi Antigone reste donc en grande partie inconnue. Voici cependant quelques repères, en 5 points-clés.

1. Naissance : un père ambitieux, une mère vertueuse

Antigone II Gonatas est né vers 319 av. J.-C et est mort en 239, à l’âge de 80 ans. 

Son père est Démétrios Iᵉʳ Poliorcète, roi d’Asie de 306 à 301 av. J.-C. et roi de Macédoine de 294 à 288 av. J.-C. Il est décrit par les sources comme un séducteur, un amateur de vin, un grand guerrier, mais aussi quelqu’un de généreux avec ses proches, magnanime avec ses ennemis, avec des ambitions parfois excessives. Il meurt à 53 ans d’une maladie causée par ses excès (notamment alimentaires). 

Sa mère est Phila Iʳᵉ, décrite comme une femme vertueuse, conseillère politique de son père Antipater. Elle se donne la mort à la chute de son mari. 

Antigone Gonatas et sa mère Phila, avec à gauche le philosophe Ménédème d’Érétrie, fresque de la villa Publius Fannius (Boscoreale), vers 40 av. J.-C., musée archéologique de Naples.

2. Règne : un État puissant, puis la chute

Antigone II Gonatas accède au trône à l’âge de 42 ans, après avoir repoussé une invasion ennemie (les Galates). C’est le roi de Macédoine de 277 à 239 av. J.-C (avec une interruption de 2 ans, entre 274 et 272). Il remporte de nombreuses batailles qui consolident sa domination : la Macédoine est alors l’État le plus puissant de Grèce continentale.

Les événements politiques le conduisent cependant à abandonner les principes classiques de la démocratie et à recourir à la force et à la tyrannie pour maintenir le contrôle et rétablir l’ordre en des temps chaotiques. Certains historiens (Will, 2003), suggèrent que son intérêt pour le mode de vie stoïcien a pu l’inciter à une forme de réalisme politique, en n’érigeant pas en principe absolu la liberté des Grecs. 

La fin de son règne sera marqué par la montée de la ligue achéenne, où il perd une ville stratégique, Corinthe, en 243 av. J.-C.

Le monde hellénistique au milieu du IIIe siècle av. J.-C.

3. Famille : marié à sa nièce, deux enfants

Il épouse sa nièce Phila II à l’âge de 43 ans, ce qui scelle l’alliance entre les Séleucides et les Antigonides. Ils auront deux enfants : Alcyonée et Démétrios II, qui lui succèdera. Certaines sources indiquent qu’Alcyonée aurait été le fils d’une courtisane athénienne, Démo, et non de l’épouse de Phila II.

Phila II est la seule épouse connue d’Antigone II Gonatas.

4. Caractère : le roi philosophe… stoïcien ? 

Antigone II Gonatas est décrit comme rusé et persévérant dans sa politique, tout en étant un amateur d’art et de lettres. Il voyait dans la royauté une « servitude glorieuse », conscient de la responsabilité qui pesait sur ses épaules. 

Il était disciple de Zénon, le fondateur du stoïcisme, ce qui a influencé le développement de son caractère. Malgré sa puissance, il faisait preuve d’humilité face à la sagesse de son maître et exprimait un réel désir de progresser en vertu, pour son bien propre et celui de ses sujets.

5. Son nom : un lieu… ou une protection de genou ?

D’où vient le nom de Gonatas ? Les historiens avancent deux hypothèses : il s’agit soit de Gonnoi, une ville en Thessalie où il serait probablement né ; ou bien du mot grec gonu (génitif  : gonatus), qui signifie « plaque de fer protégeant le genou ».


Pour en savoir plus sur Gonatas, regardez la vidéo ci-dessous

Antigone Gonatas, le roi stoïcien — Historica Hellenistica

Quelle était la relation d’Antigone II Gonatas au stoïcisme ?

Antigone II Gonatas invite souvent Zénon à sa cour, et lui rend visite chaque fois qu’il séjourne à Athènes. Dans Vie et opinions des philosophes, Diogène Laërce reproduit deux lettres qu’il a lues dans les livres d’Apollonius de Tyr. Il s’agit d’un échange entre le roi et le fondateur du stoïcisme. Voici ce court échange (traduction personnelle).

L’invitation d’Antigone à Zénon (VII, 7)

Le roi Antigone au philosophe Zénon. 

Salut. Je pense être supérieur à toi par la fortune et la réputation, mais je te suis inférieur par la raison, le savoir, et ce bonheur parfait que tu possèdes. C’est pourquoi j’ai décidé de t’inviter à venir chez moi, persuadé que tu ne rejetteras pas ma requête. Essaye donc, de toutes les manières, de te joindre à moi, convaincu que tu ne seras pas le maître d’un seul homme, mais de tous les Macédoniens. Car celui qui éduque le souverain de Macédoine et l’oriente vers la vertu prépare également ses sujets aux vertus viriles. En effet, tel est le chef, tels deviennent généralement ses sujets.

Cette lettre révèle qu’Antigone, conscient que la puissance politique ne suffit pas à atteindre le bonheur parfait, reconnaît la nécessité de s’améliorer par l’éducation philosophique. Il aspire à devenir un modèle de vertu non seulement pour lui-même, mais aussi pour ses sujets, qu’il souhaite influencer moralement.

En sollicitant Zénon, il exprime une conception éclairée de la royauté, où le roi, en tant que guide moral, utilise l’éducation et la vertu pour gouverner de manière juste. Antigone voit ainsi dans la sagesse philosophique un fondement essentiel à l’exercice d’un pouvoir qui reflète et façonne le comportement de ses sujets.

La réponse avisée de Zénon à Antigone (VII, 8)

La réponse de Zénon est aussi instructive. 

Zénon au roi Antigone. 

Salut. J’apprécie ton goût pour l’apprentissage, d’autant plus qu’il s’attache à une éducation véritable, orientée vers la vérité et l’utilité, et non à une éducation vulgaire qui corrompt les mœurs. Celui qui s’éprend de la philosophie et qui rejette ce plaisir tant vanté, qui effémine l’âme de certains jeunes gens, manifeste une noblesse non seulement de naissance, mais aussi de choix.

Un caractère noble, accompagné d’un exercice modéré et guidé par un maître qui ne ménage pas ses efforts, parvient aisément à la parfaite acquisition de la vertu. Quant à moi, affaibli par la vieillesse – j’ai 80 ans –, je ne peux me joindre à toi. Je t’envoie cependant quelques-uns de mes disciples [Persée et Philonidès de Thèbes], qui ne me sont en rien inférieurs en esprit et dont la santé est meilleure. En leur compagnie, tu ne manqueras de rien pour atteindre le bonheur parfait.

Même si la réponse de Zénon nous renseigne moins sur Antigone, elle souligne tout de même l’intérêt du roi pour une éducation philosophique, à contre-courant de « l’éducation vulgaire qui corrompt les mœurs ». Le philosophe Persée, envoyé par Zénon, rédigera un traité sur la royauté, sera le précepteur d’Alcyonée (le fils du roi) et deviendra commandant de l’importante région de Corinthe, en 244. 

La réaction d’Antigone à la mort de Zénon 

Encore une fois, l’information dont nous disposons provient de Diogène Laërce, dans Vies et opinions des philosophes (traduction personnelle, VII, 15) : 

On raconte aussi qu’après la mort de Zénon, Antigone aurait dit que Zénon était comme un théâtre en ruines ; c’est pourquoi, par l’intermédiaire de Thrason, un ambassadeur, il demanda aux Athéniens qu’il soit enterré au Céramique. Lorsqu’on lui demanda pourquoi il le trouvait admirable, il répondit : « Malgré les nombreux et grands honneurs que je lui ai rendus, il n’a jamais montré de défaillance ni d’humilité ».

En bref, le roi sollicite les Athéniens pour qu’ils érigent à Zénon un tombeau dans le cimetière du Céramique. Il fait également un don de 3 000 drachmes à Cléanthe, le nouveau chef de l’école stoïcienne. À l’image de Marc Aurèle qui a créé et financé plusieurs chaires de philosophie sous l’Empire romain, Antigone II Gonatas soutient matériellement le développement du stoïcisme en son temps. 

Antigone II Gonatas et les autres écoles de philosophie

Si le stoïcisme était l’école privilégiée par le roi de Macédoine, les sources rapportent également que Antigone a fréquenté les écoles mégariques, pyrrhonistes, cyniques et plusieurs poètes. 

Le roi apparaît même dans l’édit n°13 d’Ashoka, un texte majeur de l’histoire indienne qui mentionne les relations entre l’empire indien à l’époque d’Ashoka (260-230 av. J.-C.) et le monde hellénistique. 

Voici le passage où apparaît Antigone, suggérant ainsi un lien avec le bouddhisme : 

Maintenant, c’est la conquête par le Dharma que l’Aimé-des-Dieux considère comme la meilleure conquête. Et celle-ci (la conquête par le Dharma) a été gagnée ici, sur les frontières, et même à 600 Yojanas (env.2600km)6 d’ici, là où règne le roi des Grecs (« Yonas »)7 Antiochos, et au-delà d’Antiochos où règnent les quatre rois Ptolémée, Antigone, Magas et Alexandre, de même au sud, où vivent les Cholas, les Pandyas, et aussi loin que Tamraparni. De même, ici dans le territoire impérial6, chez les Grecs et les Kambojas, les Nabhakas et les Nbhapamtis, les Bhajas et les Petenikas, les Andhras et les Pulindas, partout on se conforme aux instructions du Dharma du roi cher aux Devas. Là où ont été dirigés des envoyés du roi cher aux Devas, là aussi, après avoir entendu, de la part du roi cher aux Devas, les devoirs du Dharma, on se conforme maintenant avec zèle et on se conforme aux instructions du Dharma.

Pourquoi Antigone II Gonatas est-il moins connu que Marc Aurèle ?

L’histoire du stoïcisme dans l’Antiquité commence et se termine avec des rois : Antigone II Gonatas au 3e siècle av. J.-C. et Marc Aurèle au 2e siècle ap. J.-C.

Les deux étaient des disciples du stoïcisme, les deux ont voulu régner en tant que roi-philosophe, les deux ont endossé avec responsabilité leur rôle de dirigeant politique au service du bien commun, les deux ont influé le cours de l’histoire : alors pourquoi Antigone II Gonatas reste-t-il un nom méconnu du grand public et même des personnes intéressées par le stoïcisme ? 

Les raisons sont en fait assez simples : 

  • Antigone II Gonatas a vécu à une période moins documentée dans les récits historiques occidentaux, comparée à l’époque romaine de Marc Aurèle ; 
  • Marc Aurèle a laissé une contribution à la philosophie stoïcienne, notamment à travers ses Pensées pour moi-même, alors que Antigone n’a quasiment rien laissé derrière lui ;
  • Le règne de Gonatas est perçu comme moins innovant ou influent dans le contexte plus large de l’histoire européenne, celui de Marc Aurèle est érigé en exemple de souverain juste et philosophe.

En bref, Antigone II Gonatas fait partie des grands oubliés de l’histoire du stoïcisme : c’était pourtant le premier dirigeant politique à vouloir vivre selon les principes stoïciens, au service du bien commun. Même si Marc Aurèle est devenu l’archétype du philosophe-roi, il marche sur les pas d’Antigone II Gonatas. De futures découvertes sur cette époque si peu documentée nous offrirons peut-être de nouvelles connaissances qui enrichiront les figures marquantes du début du stoïcisme.


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