Essai sur la désobéissance philosophique, Jérôme de Sousa Pinto

Il existe peu d’études sur le lien entre stoïcisme et théorie politique. Pour cause, les stoïciens n’ont jamais écrit de théorie politique explicite. C’est par recoupage entre les textes existants que peuvent se saisir les réflexions stoïciennes quant à la politique. Je vous avais déjà parlé dans cet article du livre très érudit de Valéry Laurand, qui rend compte de façon précise et nuancée de la théorie de l’action politique que nous pouvons obtenir en lisant et entrecroisant les auteurs stoïciens et leurs commentateurs.

Dans son Essai sur la désobéissance philosophique, Jérôme de Sousa Pinto reprend justement ce thème du lien entre stoïcisme et politique. Beaucoup moins nuancé et moins complet que l’ouvrage de Valéry Laurand, ce petit livre d’une centaine de pages s’avère cependant très accessible dans son style et n’est pas sans intérêt dans la mesure où il rend compte de certains concepts clefs du stoïcisme de façon très limpide.

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  1. Idée de la politique

Dans une première partie, l’auteur revient sur la notion de pneuma, souffle de vie insufflé par Dieu sur le monde et qui traverse tous les corps. La pneuma chez l’homme est à l’origine de son âme entièrement rationnelle. L’homme peut ainsi, grâce à cette raison, donner ou refuser son assentiment à ses impulsions. Et sachant que nous partageons tous une partie de la pneuma par l’intermédiaire de notre âme, nous sommes tous frères et sœurs.

Dans la doctrine stoïcienne, l’homme est sociable par nature et la cité n’est autre chose que la conséquence du mouvement naturel du Destin sur l’homme, appelé à se réunir. Or, si la société est naturelle et nécessaire, l’homme est donc naturellement sociable.

La première action politique du sage, c’est de participer à l’ordre du monde, en suivant la Nature. Jérôme de Sousa Pinto explique que « ma liberté fondamentale réside dans l’usage de la raison. » C’est en observant la Nature (c’est-à-dire l’humanité, ma propre personne, le cosmos, les phénomènes naturelles…) que je fonde mon éthique. Mon éthique me guide sur ce qui est Bien pour moi : « De façon naturelle, l’homme repousse ce qui lui est nuisible et recherche ce qui lui est favorable. »

Valéry Laurand parlerait de se soumettre aux « Lois de la Cité universelle », c’est-à-dire de suivre la vertu (car la vertu est le seul Bien), ce qui a pour effet de faire vivre le gouvernement politique des Sages, qui n’a pas de frontière. Le sage est toujours un citoyen du monde et il sait que le bonheur n’est possible que dans la soumission au Destin.

  1. Modèle du sage

Dans un second temps, l’auteur s’intéresse plus précisément à ce que doit être le sage. En réalité, la figure du sage est un idéal. Les philosophes stoïciens sont, comme les autres citoyens, des insensés. La différence avec leurs concitoyens et confrères n’est pas de nature mais de degré. C’est seulement parce qu’ils ont conscience qu’ils ne savent pas grand-chose et qu’ils fondent leur éthique sur la Nature qu’ils sont moins insensés que les autres. Le sage n’est autre que le « soi idéal », qui doit me servir de modèle.

Suivant la Nature, le sage est vertueux, n’a pas le désir de gloire ou de richesse pour moteur et finalité. Il ne cherchera pas à choquer par ses habits, son style, son comportement ni à suivre la mode. Il choisira la norme, la juste mesure : « Désirant marquer son appartenance à la communauté des hommes, le stoïcien est invité à ne pas choquer les siens, que ce soit par l’adoption d’une certaine extravagance ou par manque de propreté. »

Il sera également guidé par l’acte vrai, ne mentira pas, sera incorruptible, ne cherchera pas à nuire, et n’aura d’autre maître que sa raison, soumise au Destin. Il rendra toutefois des jugements stricts, car sa justice est celle de la loi naturelle.

Ce comportement est à comprendre au regard de l’éthique stoïcienne, qui ne place que la vertu comme moteur et finalité de l’action. La vertu permet d’atteindre le seul vrai bonheur dans la doctrine stoïcienne. L’action politique du sage vise donc à éduquer les hommes pour qu’ils comprennent la nécessité de cette éthique.

Que la vertu soit le seul vrai Bien ne fait pas non plus de la gloire ou de la richesse des choses à rejeter complètement. Jérôme de Sousa Pinto parle brièvement de la notion des préférables dans le stoïcisme, dont il donne une définition très claire : « Les préférables sont des choses qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, dont la possession rend la vie plus agréable, plus facile à supporter, mais qui sont au-dessous du Bien et qui ne peuvent mener au bonheur par elles-mêmes. » C’est en ce sens que la richesse et la gloire, sans être des choses « à rechercher » pour elles-mêmes, sont « acceptables ».

  1. Pratiques de la politique

Après avoir défini la figure idéale du sage qui sert de modèle à l’action politique, l’auteur explique en quoi consiste l’action politique du stoïcien. Il rappelle alors la double appartenance du sage au Kosmos et à sa cité particulière et donne quelques exemples de stoïciens politiques, comme Sphairos au IIème siècle avant J.-C. qui influença les rois spartes Agis et Cléomène, le Romain Caius Blossius de Cumes, qui prit part aux réformes du politique romain Tiberius Gracchus ou encore le bien connu empereur romain Marc-Aurèle.

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Statue de Marc-Aurèle

A ce propos, l’auteur revient sur les persécutions des Galiléens (chrétiens) sous Marc-Aurèle pour en livrer une analyse intéressante. Si l’empereur ne semble pas avoir montré de volonté à faire cesser les persécutions, « malgré » son stoïcisme, ce serait parce que la religion traditionnelle romaine croyait fermement que le salut de Rome était garanti par la pax deorum (l’harmonie entre le monde humain et le divin qui fait que tout manquement rompt cette harmonie et exige réparation). Les Galiléens, en refusant de sacrifier aux dieux de Rome, nuisaient au maintien de cet harmonie entre les Dieux et la Cité et menaçaient directement la pérennité de l’empire. Le refus d’honorer les Dieux fait que les chrétiens s’opposaient à la Loi de la Nature, au Destin et que justice devait sévir à ce manquement. Cela expliquerait pourquoi Marc-Aurèle n’a pas spécialement insisté pour faire cesser les massacres chrétiens sous son règne (sans les avoir défendu pour autant). Le sujet reste néanmoins controversé aujourd’hui.

Refermons la parenthèse pour dire que ce que l’auteur cherche à montrer à travers ces exemples de stoïciens politiques, c’est qu’en influençant les dirigeants qu’ils côtoient ou les citoyens qu’ils gouvernent, les stoïciens ont toujours le projet d’éduquer l’humanité et le politique.

Et ce projet déplaît fortement à certains hommes politiques. Sénèque, maître de philosophie de Néron, échouant dans son projet d’éducation du dictateur, fut condamné au suicide par ce dernier. Toujours sous Néron, les stoïciens Plautus et Paetus préférèrent se donner la mort plutôt que de trahir leurs convictions. Musonius Rufus fut chassé de Rome en 65 pour avoir refusé de se soumettre et de se taire. Il revint en 68 après la mort de l’empereur, mais fut de nouveau expulsé en 71 par son successeur Vespasien.

Les stoïciens, en soulignant aux gouvernants les manquements au Bien envers eux-mêmes et envers les gouvernés, atteignent les politiques dans leur amour-propre. Malgré les sanctions, parfois capitales, le citoyen stoïcien et le politique stoïcien agissent toujours « avec une conviction philosophique à la mesure de l’univers », souhaitant que les hommes deviennent meilleurs, des progressants sur le chemin de la vertu.

En conclusion, Jérôme de Sousa Pinto rappelle que les stoïciens, vertueux, honnêtes, intègres et incorruptibles, participent à l’ordre du monde (le Kosmos) en participant à la politique de la Cité et ce sentiment de joie qui résulte de la conscience de participer au monde, d’être lié à tous les êtres, d’agir avec responsabilité, est plus fort que le désir de richesse ou de gloire. Toutefois, le stoïcien a bien conscience qu’il ne peut changer l’humanité (un vain projet) et il ne propose pas de nouveau gouvernement en ce sens. Son objectif est simplement d’améliorer l’homme, le rendre plus juste envers lui-même et les autres. L’implication stoïcienne en tant que citoyen consiste donc à ne pas se soumettre lorsque la loi de la cité particulière est contraire à la Loi naturelle (ce qui explique le titre de l’essai) ; tandis que l’implication en tant qu’homme politique consiste essentiellement à agir en homme de bien. Les stoïciens ont bien compris que si le système politique est parfait mais composé d’insensés, le gouvernement reste voué à l’échec. Aucune structure politique ne peut rendre l’homme bon par elle-même : « l’école stoïcienne s’est attachée à rendre l’homme vertueux, non seulement par l’éducation, mais aussi et surtout par l’exemple constitué par ses actes, par son mode de vie », ajoute Jérôme de Sousa Pinto dans sa conclusion.

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La Stoa d’Athènes
  1. Une introduction à la lecture de Valéry Laurand ?

Finalement, ayant lu La politique stoïcienne de Valéry Laurand, je ne peux m’empêcher de comparer les deux ouvrages, qui traitent du même sujet. Ainsi, même si l’Essai sur la désobéissance philosophique est très accessible, pédagogique et inspirant, il n’a pas la rigueur académique et la nuance de La politique stoïcienne. La notion d’oikeiôsis par exemple, essentielle pour saisir l’ampleur de l’éthique stoïcienne politique, est certes décrite sans être nommée, mais n’est pas souligné comme le fait Valéry Laurand en y consacrant une partie entière.

Aussi, Jérôme de Sousa Pinto simplifie beaucoup de notions : être citoyen du monde, ce n’est ainsi pas vraiment être « détaché de sa patrie », mais plutôt appartenir à deux citoyennetés à la fois. Marc-Aurèle revendique aussi bien sa citoyenneté romaine que celle du monde. De même, la Cité universelle des sages et la cité particulière des hommes ne sont pas clairement distinguées par l’auteur et le rôle politique que le sage peut avoir dans l’une ou dans l’autre ne fait pas l’objet d’un long développement. Similairement, il est faux de dire que le sage ne dit que la vérité en politique. Arius Didyme (cf. Stoicorum Veterum Fragmenta, 1964) explique que le sage peut mentir avec le commandement d’une armée contre des ennemis par exemple, sans donner son assentiment au mensonge pour autant. A de nombreuses reprises, les affirmations du livre peuvent donc être nuancées.

Cela n’en fait pas une mauvaise lecture pour autant. Bien au contraire, la simplicité et la clarté du style permettent de se familiariser avec des notions stoïciennes complexes comme l’oikeiôsis (sentiment d’appropriation à soi-même) ou le Destin. En outre, les 40 dernières pages du livre (sur 103) sont des extraits de textes choisis d’auteurs stoïciens et de leurs commentateurs. Cela constitue à la fois des suggestions de lecture mais aussi un abrégé de la richesse du système stoïcien pour le lecteur non initié. En bref, cet ouvrage s’adresse donc plutôt aux non spécialistes et peut préparer avec efficacité la lecture d’un écrit un peu plus complexe et précis comme celui de Valéry Laurand.


Informations pratiques : 
Essai sur la désobéissance philosophique
Auteur : Jérôme de Sousa Pinto
Première date de publication : 2011
Éditions utilisées pour le compte-rendu : Éditions de La Hutte, 2011
Nombre de pages : 104
ISBN : 9-782916-123486
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