Est-il possible d’échapper au temps ?

Est-il possible d’échapper au temps ? Ce sujet est tombé aux épreuves de philosophie du baccalauréat littéraire 2019. Dans ce billet, j’aimerais proposer une réponse stoïcienne en m’appuyant sur Sénèque, qui a étudié la question du temps dans son traité De la brièveté de la vie. Il ne s’agit pas d’un corrigé, mais d’un exercice librement inspiré qui souhaite articuler la réflexion du philosophe stoïcien à la question soulevée.

Est-il possible d’échapper au temps ?

INTRODUCTION

Dans le stoïcisme, le temps est qualifié d’incorporel. On ne peut agir sur lui et il ne peut pâtir de l’interaction d’un autre corps. Il échappe à la causalité du monde, au même titre que la gravité, le vide ou le dicible. Il semble alors impossible de s’y dérober. Le défilé des astres tout comme le vieillissement de nos corps ne dépendent effectivement pas d’une volonté particulière.

Pourtant, au-delà du temps scientifiquement défini, celui qui fait équivaloir chaque seconde à la suivante, il existe un temps subjectivement vécu : 8 heures de sommeil n’ont pas la même durée subjective que 8 heures de veille ; 3 minutes dans un rêve peuvent ne représenter que 3 secondes dans la réalité ; 1 heure d’ennui ne vaut pas 1 heure de loisir, etc. Un certain contrôle semble possible sur ce deuxième genre du temps.

Dans le cadre de la philosophie pratique, il faut problématiser le sujet par rapport à ses implications existentielles. Nous pouvons, avec Sénèque, distinguer plusieurs temps : le temps de vie et le temps de non-vie. Sénèque n’utilise pas ces termes mais parle du mode de vie des affairés (occupati) et du mode de vie des gens de loisir (otiosi). Les premiers sont aliénés et se laissent vivre plus qu’ils ne vivent tandis que les seconds sont pleinement maîtres de leur existence. Beaucoup d’êtres humains existent sans vivre, c’est-à-dire qu’ils s’aliènent dans des occupations inutile – sinon nuisibles –, à leur bonheur naturel. Ils n’échappent pas au temps, c’est le temps qui leur échappe. À l’inverse, les otiosi, ceux qui mènent une vie philosophique, ont un usage du temps qui permet un certain détachement existentiel.

Sur ces considérations, nous pouvons donc nous demander si s’approprier le temps permet de s’en libérer. Il sera d’abord nécessaire de mettre au clair le bon usage du temps pour ensuite comprendre si cela permet de s’en libérer ou non. Tout au long du développement, c’est l’angle de la philosophie pratique, celle qui soutient l’action concrète, qui sera retenu.

I. Du bon usage du temps

Le temps fait partie des choses qui ne dépendent pas de soi, tout comme la gravité, la santé du corps, la réputation, les richesses, la météo, le lieu de naissance, etc. Pourtant, Sénèque affirme que « nous n’avons pas reçu une vie brève, nous l’avons faite telle » (I.4). Dans quelle mesure serait-il alors possible d’influer la durée de notre vécu ?

1. Le temps est une valeur trop souvent négligée

Tout d’abord, il faut distinguer le temps, qui suit son cours indépendamment de notre volonté, et l’usage du temps, propre à chacun. Sur ce point, Sénèque constate que la plupart des êtres humains ont un mauvais usage du temps : on le dépense dans des activités inutiles à notre bonheur, on le perd dans des fréquentations inutiles sinon nuisibles, on le dépense comme s’il était infini. L’auteur stoïcien s’étonne qu’on soit plus avare avec notre argent et nos biens matériels qu’avec notre temps. Il dit : « quand il s’agit de perdre son temps, on est prodigue dans le seul domaine où l’avarice serait honorable » (III.1). Pour bien user de son temps, il est donc nécessaire de prendre conscience de la valeur de ce dernier. Chaque seconde perdue est une seconde perdue. Ce n’est pas équivalent à l’argent, qui peut revenir, ou à d’autres formes de biens matériels. Pour ces raisons, Sénèque critique ceux qui souhaitent attendre l’âge de la retraite pour s’adonner à des activités véritablement humaines (méditation, contemplation, études…) et ceux qui prennent soudainement et tragiquement conscience de n’avoir pas vécu quand ils sont sur le lit de mort.

2. Exister n’est pas vivre

Sénèque distingue alors l’existence de la vie. Vivre, c’est suivre notre nature humaine. Exister, c’est passer outre cette nature humaine. Pour le philosophe, tous ceux qui s’aliènent dans une activité particulière, les affairés, gaspillent leur vie : « pour pouvoir vivre mieux, ils édifient leur vie aux dépens de la vie ; ils règlent leurs pensées à long-terme ; or le plus grand dommage dans la vie, c’est de remettre à plus tard. C’est là un défaut qui nous arrache chaque jour nouveau, et nous enlève le présent en nous donnant à espérer l’avenir. » (IX.1). Les affairés ou insensés sont esclaves du temps, s’inquiètent par exemple que leurs plaisirs terminent un jour, que leurs corps vieillissent, que leur fortune disparaisse… Sénèque ne manque pas d’illustrations : les ivrognes, les paresseux, les avares, les débauchés, mais aussi les courtisans sans succès, les oisifs, ceux qui perdent trop de temps dans les soins du corps, qui ne vivent que d’une passion, ceux qui se livrent à un travail d’érudition inutile pour le savoir-vivre, etc. Ils passent à côté de leurs vies sans même le savoir.

3. Qu’est-ce que vivre ?

Pour vivre justement, il faut prendre conscience de notre Nature humaine.  Nous sommes des êtres doués de raison et, pour les stoïciens, c’est le chemin de la raison qui nous conduit au bonheur. Encore une fois, nous ne choisissons pas d’exister mais nous choisissons la façon dont nous existons, la façon dont nous dépensons notre temps. Une mauvaise manière d’exister, celle qui nous aliène, qui développe en nous des vices ou une ignorance de notre propre condition humaine, réduira considérablement la qualité de notre existence et, par la même occasion, la durée de notre vécu. À l’inverse, une bonne manière d’exister, celle qui développe en nous des vertus – une excellence de caractère, un esprit structuré par la raison – et une prise de conscience de notre rôle dans la Nature, nous permettra de vivre pleinement, au-delà même de notre existence singulière : « Seuls entre tous sont gens de loisir ceux qui consacrent leur temps à la sagesse : seuls ils vivent » (XIV.1).  C’est dans la philosophie qu’on commence à vivre et que la durée de notre vécu est alors mesurable. Autrement, nous restons dans la simple existence sans valeur.

En somme, la qualité de vie est plus importante que la durée d’existence. Un vieillard peut avoir moins vécu qu’un jeune homme. C’est que subjectivement, le philosophe ou le sage, même jeune, sera nécessairement satisfait de la durée de son existence. 

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Vivre, au sens philosophique proposé par Sénèque, c’est donc s’approprier le temps de son existence pour en faire une durée sans importance par rapport à notre sérénité. Dans quelle mesure cependant, la philosophie, et, par extension, la sagesse, nous libèrent-t-elles du temps singulier de notre existence ?

II. Bien user de son temps permet-il de s’en libérer ?  

Ce qui compte, c’est donc l’évolution de l’âme plus que du corps. La philosophie pratique développe un art de vivre.  L’évolution de l’âme permet-elle pour autant de dépasser le cadre temporel de notre existence ? La sagesse – finalité de la philosophie pratique – serait-elle un point d’immortalité qui nous élèverait au-delà de notre simple présence au monde ?

1. Les exercices spirituels pour s’approprier le temps

Dans son traité, Sénèque mentionne indirectement deux exercices spirituels : l’attention à soi-même et l’examen de conscience. Le premier consiste à être conscient de ses actions et du mouvement de son âme. Quand la colère vient par exemple, il permet de mettre en pause la dynamique interne qui conduit à la passion, et d’évaluer, avec la raison, s’il est sage ou non de laisser cette dynamique aller à son terme. Le second exercice consiste à évaluer les pensées et les actions passées afin de voir si j’ai bien agi, mal agi et si j’ai raté l’opportunité de mieux agir. Par rapport au sujet, l’examen de conscience permet d’avoir un aperçu de la qualité de mon existence, qualité optimisée par l’attention à soi-même :  « Remémore-toi combien de fois tu as été ferme dans tes desseins, combien de journées se sont passées comme tu l’avais décidé, quand tu as disposé de toi-même, quand tu as eu le visage sans passion et l’âme sans crainte, ce qui a été ton œuvre dans une existence si longue, combien de gens se sont arraché ta vie, sans que tu t’aperçoives de ce que tu perdais, combien t’en ont dérobé une douleur futile, une joie sotte, un désir avide, un entretien flatteur, combien peu t’en est resté de ce qui est tien : et tu comprendras que tu meurs prématurément. » (III.3).

Une existence sans examen de conscience et sans attention à soi-même est une vie qui sera nécessairement brève. Si les exercices spirituels sont importants, c’est parce qu’ils permettent de se rapprocher de la sagesse. Or, dans le stoïcisme, la sagesse, une fois acquise, reste ancrée en soi-même jusqu’à notre mort. Avec elle, la vie est suffisamment longue. Le bonheur qu’elle procure est infini, en-dehors de toute préoccupation temporelle. Un sage heureux le serait pendant 10.000 ans s’il pouvait vivre aussi longtemps.  Il le serait aussi pendant 10 heures s’il ne lui restait que 10 heures à vivre. C’est donc une première réponse à notre problématique : l’appropriation de notre temps d’existence par la philosophie permet de se libérer de certaines préoccupations temporelles en délivrant un bonheur atemporel. On ne se libère pas du temps mais on structure notre esprit sur un archétype qui s’en détache.

2. Rejoindre la noosphère de la sagesse

Sénèque parle toutefois d’immortalité dans un sens un peu plus sibyllin : « en agrandissant notre âme, nous pouvons sortir des limites étroites imposées à la faiblesse humaine, nous disposons d’une vaste durée à laquelle nous étendre » (XIV.2). Ce que semble vouloir dire l’auteur ici, c’est que notre esprit peut s’accorder, grâce à la philosophie et sa finalité, la sagesse, sur des idées infinies et éternelles que nous avons en commun avec les meilleurs des hommes : « Nous pouvons discuter avec Socrate, douter avec Carnéade, vivre en repos avec Épicure, vaincre la nature humaine avec les Stoïciens, la dépasser avec les Cyniques » (XIV.2). Le minéralogiste et chimiste russe Vladimir Vernadsky parlerait peut-être ici de rejoindre en pensée une sorte de noosphère de la sagesse. C’est une autre forme d’appropriation du temps par-delà notre durée d’existence passagère. Sénèque estime même que la fréquentation de ces grands hommes conduit à l’éternité et peut changer notre état mortel en immortalité. L’hypothèse d’un sens ésotérique où c’est la transcendance du moi à travers la philosophie qui conduit à une immortalité mystique n’est pas à exclure. Plus prosaïquement, la sagesse conduit nécessairement à une perception changée du temps.

3. Le rapport au temps chez le sage

L’auteur ne s’étend pas vraiment là-dessus, mais, chez le sage, « ce qui lui fait une vie longue, c’est la réunion de tous les temps en un seul » (XV.5). Là où les affairés et autres insensés tombent dans un triptyque fatal : « l’oubli du passé, la négligence du présent, la crainte de l’avenir » (XVI.1), le sage, lui, perçoit le temps passé par le souvenir, emploie son temps présent et saisit d’avance le futur. Le passé est en mémoire pour l’examen de conscience et la conscience du chemin parcouru jusqu’à la sagesse ; le futur est saisi d’avance dans le sens où l’esprit du sage est préparé à tous les événements du destin ; le présent est le temps de l’attention à soi-même. C’est l’exact inverse de l’usage du temps par les affairés. Dans la vie du sage, « rien n’en est remis à d’autres ; rien ne s’en disperse ici et là ; rien n’en est livré au hasard, rien ne s’en perd par négligence, rien n’en est soustrait par prodigalité ; rien n’y est superflu ; tout entière, pour ainsi dire, elle produit son revenu. C’est pourquoi, si courte qu’elle soit, elle suffit abondamment ; aussi, le dernier jour venu, le sage ira à la mort sans hésiter et d’un pas assuré. » (XI.2). Concrètement, le sage s’approprie tous les temps, passé, présent et futur pour les fusionner en un seul, le présent, dans son esprit. Par-là même, il se libère des soucis du passé et du futur dans lesquels tombent si souvent les non sages.

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Conclusion

En conclusion, le temps est une valeur précieuse et l’usage qu’on en fait détermine la qualité de notre existence. Une vie aliénée, de plaisirs, ou d’oisiveté va à l’encontre de notre état d’être rationnel et raisonnable. Cette existence sera nécessairement brève car elle manque de densité. L’esprit restera insatisfait et redoutera la mort. C’est la vie de loisir, au sens le plus philosophique du terme, qui transforme notre temps d’existence en vécu. Ainsi, l’appropriation du temps à travers la discipline philosophique permet de changer de plan. Cette vie-là, la vie du sage en plus haut point, est d’une durée nécessairement satisfaisante. Le sage n’échappe pas au temps, son corps vieillit, mais il le transcende en pensée à travers une âme sagement structurée. Il vit au-delà des préoccupations temporelles, dans le temps présent, et rejoint l’univers atemporel des plus grands esprits. S’approprier le temps permet donc de s’en libérer uniquement dans la mesure où l’appropriation est philosophique et que la libération est celle de l’âme.


La traduction utilisée pour le traité de Sénèque De la brièveté de la vie, est celle d’Émile Bréhier, disponible dans Les Stoïciens, la Pléïade, Gallimard, 1962. 

An English translation of this article is available here : https://modernstoicism.com/is-it-possible-to-escape-time-by-jean-baptiste-roncari/

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