Prosochê : ce que les stoïciens entendaient vraiment par « attention »

La prosochê (προσοχή) est le terme grec qui désigne l’attention. Pourtant, contrairement à ce que pourrait laisser penser sa popularité actuelle dans le stoïcisme moderne, les premiers stoïciens (Zénon, Cléanthe, Chrysippe…) ne semblent pas en avoir fait un concept technique central. Une occurrence du terme est bien conservée chez Chrysippe, et une doxographie stoïcienne rapportée par Stobée mentionne une prosochê epandros, une « attention courageuse ». Mais c’est surtout chez les stoïciens de l’époque impériale, en particulier Épictète, que l’attention devient explicitement un exercice philosophique. Épictète lui consacre un chapitre entier de ses Entretiens : « Sur l’attention » (Peri prosochês).

Aujourd’hui, la prosochê est fréquemment présentée comme une forme d’« attention à soi-même », voire de « pleine conscience stoïcienne ». Sans être totalement fausse, cette traduction ne rend pas compte de la totalité de cette notion. Que signifie concrètement « faire attention » pour un stoïcien ? Et surtout : à quoi devons-nous faire attention ?

Pierre Hadot : une description riche, mais difficile à transformer en pratique

Pierre Hadot est souvent cité lorsqu’il s’agit de définir la prosochê. Il a largement contribué à remettre l’attention au centre de notre compréhension des exercices spirituels stoïciens :

« La philosophie était pour eux un acte unique, qu’il fallait pratiquer à chaque instant, dans une attention (prosoche) sans cesse renouvelée à soi-même et au moment présent. L’attitude fondamentale du stoïcien, c’est cette attention continuelle, qui est une tension constante, une conscience, une vigilance de chaque instant. Grâce à cette attention, le philosophe est sans cesse parfaitement conscient, non seulement de ce qu’il fait, mais de ce qu’il pense – c’est de la logique vécue – et de ce qu’il est, c’est-à-dire de sa place dans le cosmos – c’est de la physique vécue. Cette conscience de soi est tout d’abord une conscience morale, elle est aussi une conscience cosmique et une conscience rationnelle : l’homme attentif vit sans cesse en présence de la Raison universelle immanente un cosmos, voyant toutes choses dans la perspective de cette Raison et consentant joyeusement à la volonté de celle-ci. » 

Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique

Cette description est philosophiquement riche, mais elle pose une difficulté lorsqu’on cherche à comprendre l’acte attentionnel lui-même. Hadot rassemble sous la prosochê la vigilance, la conscience de soi, la conscience de ses pensées et de ses actes, le souvenir des principes, la conscience cosmique… Autrement dit, il décrit très bien tout ce à quoi peut renvoyer l’attention stoïcienne, mais cela ne nous dit pas clairement ce qu’est l’attention elle-même. John Sellars propose une lecture plus ciblée : chez les stoïciens impériaux, l’un des principaux objets de l’attention est constitué par les principes philosophiques eux-mêmes, et le but de cette attention est de permettre une action vertueuse conforme à ces principes.

Définition simple : l’attention est une faculté de sélection et de saisie

Nous n’avons pas besoin de donner à la prosochê un sens mystérieux. Le verbe grec προσέχω (prosechô), dont dérive prosochê, peut signifier « tourner son esprit vers », « prêter attention à », « s’appliquer à ». C’est d’abord l’idée d’une orientation de l’esprit vers quelque chose. Cette orientation implique aussi une forme de saisie mentale : rendre une représentation suffisamment présente pour pouvoir s’y attarder, l’examiner, la juger ou agir à partir d’elle.

Pendant que vous lisez cette phrase, vous donnez par exemple la priorité à ces mots plutôt qu’au bruit de la rue, à la sensation de votre pied dans votre chaussure ou aux objets situés dans votre vision périphérique. Ceux-ci peuvent bien être perçus, sans pour autant occuper le premier plan de votre attention. Voilà le point de départ que je propose pour reconstruire la prosochê de façon moderne : nous disposons d’une capacité à orienter, maintenir et réorienter notre attention.

La capacité d’attention peut être pensée comme un indifférent

Il faut ici distinguer deux choses que nous avons tendance à confondre :

  • la capacité à être attentif ;
  • le bon usage philosophique de cette capacité.

Cette distinction n’est pas formulée explicitement ainsi par les stoïciens. Il s’agit donc d’une reconstruction moderne. Mais elle est cohérente avec leur éthique. Une formule transmise par Sextus Empiricus résume en effet un critère stoïcien très important : « Ce dont il est possible de faire bon et mauvais usage est indifférent » (rapporté par Diogène Laërce, Vies et doctrine, VII, 103).

C’est ainsi que les stoïciens expliquent notamment pourquoi la santé, la richesse ou la force physique ne sont pas des biens au sens moral : on peut en faire un usage excellent comme un usage désastreux. Pourquoi en irait-il autrement de notre capacité d’attention ? Une médecin peut examiner attentivement son patient. Un cambrioleur peut étudier avec exactement autant d’attention le fonctionnement d’une serrure. Un propagandiste peut consacrer une concentration remarquable à la fabrication d’un mensonge. Être attentif ne suffit donc manifestement pas à être vertueux.

Ce qui compte est l’objet de notre attention, la raison pour laquelle nous l’y portons et l’usage que nous en faisons. Je propose ainsi de considérer la capacité attentionnelle, prise en elle-même, comme moralement indifférente. La prosochê philosophique dont parlent surtout Épictète et Marc Aurèle désignerait alors non pas n’importe quelle attention, mais son exercice entraîné et orienté par la philosophie.

Les choses ne méritent pas le même degré d’attention

Une citation ancienne de Chrysippe est intéressante dans cette perspective. Plutarque rapporte que Chrysippe écrivait, dans le sixième livre de son traité Sur le devoir, qu’il existe « certaines choses qui ne méritent pas qu’on leur consacre beaucoup d’examen ni d’attention (prosochê). » (Plutarchus de Stoic. repugn. cp. 23 p. 1045e). Il prend l’exemple de deux drachmes entre lesquelles des experts hésitent : certains considèrent que l’une est bonne, les autres préfèrent l’autre. Si nous devons absolument en choisir une, mais que l’enjeu est insignifiant, il arrive un moment où poursuivre l’enquête n’en vaut simplement plus la peine. Nous pouvons prendre l’une des deux, quitte à nous tromper.

Pour le dire simplement : toute décision ne mérite pas une quantité infinie d’attention. L’attention est limitée. La consacrer à une chose revient nécessairement à ne pas la consacrer à une autre. Le philosophe ne cherche donc pas seulement à « être plus attentif ». Il apprend aussi à déterminer ce qui mérite son attention. Et Épictète reprend précisément cette logique en lui donnant une dimension morale. Dans les Entretiens I,20, il compare le philosophe à un expert chargé de vérifier des pièces de monnaie. Parce qu’il sait qu’une erreur compte, l’expert regarde la pièce, la touche, l’écoute tomber et, « à force d’attention », finit par reconnaître son authenticité presque comme un musicien reconnaît une note. De même, dit Épictète : « Le premier et le plus grand travail du philosophe est d’éprouver les représentations et de les distinguer, et de n’en accepter aucune sans examen » (Entretiens, I,20).

L’idée rejoint celle du passage attribué à Chrysippe : notre attention doit être proportionnée à ce qui compte réellement. Mais pour Épictète, ce qui compte au plus haut point est notre faculté de jugement elle-même, puisque c’est là que nous risquons de nous tromper sur le bien, le mal et la manière d’agir. La prosochê devient donc aussi une capacité à analyser une situation, à tester la représentation qu’elle fait naître et à déterminer si notre réponse est conforme ou non à nos principes.

La prosochê comme charnière entre théorie et pratique

C’est peut-être ici que la fonction de l’attention stoïcienne devient la plus claire. Épictète demande dans le chapitre IV,12 : « À quoi dois-je donc faire attention ? » (Tisin oun dei me prosechein ?). Sa première réponse : aux principes généraux (katholika) que le philosophe doit garder « sous la main », disponibles mentalement dans la vie quotidienne. Faire attention aux principes ne signifie pas rester assis toute la journée en train de penser à des maximes stoïciennes. Épictète donne Socrate comme modèle : « C’est ainsi que Socrate est devenu ce qu’il était : dans tout ce qui se présentait à lui, il ne prêtait attention à rien d’autre qu’à sa raison (logos). » (Épictète, Manuel, 51,3). Cette phrase permet de comprendre la prosochê comme un aller-retour permanent entre le réel et la philosophie. Quelque chose se présente à moi. Je dois d’abord comprendre ce qui se passe et examiner la représentation que je m’en fais. Puis je rapporte cette situation à mes principes : qu’est-ce qui dépend de moi ? qu’est-ce qui a réellement une valeur morale ? quel est mon rôle ? qu’exigent ici la justice, le courage ou la tempérance ? Enfin, je retourne à la situation pour agir.

On pourrait donc voir la prosochê comme une charnière entre la théorie et la pratique : situation → examen → principe → action. Sans attention, mes principes restent des idées apprises dans des livres. Et sans principes, mon attention peut être extrêmement efficace tout en étant orientée vers n’importe quoi. Le véritable enjeu est de parvenir à mettre les bons principes au contact des bonnes situations, au bon moment. Prenons un exemple simple. Quelqu’un m’adresse une remarque agressive. Ma première représentation peut être : « Il me manque de respect, je dois lui rendre la pareille. » La prosochê permet d’interrompre momentanément cet automatisme et de revenir au critère : son jugement dépend-il de moi ? Non. Ma réponse dépend-elle de moi ? Oui. Mon rôle exige-t-il de me laisser humilier ? Pas nécessairement. Mais exige-t-il que je réponde sous l’effet de la colère ? Non plus. Je reviens alors à la situation, non pour la fuir, mais pour y agir plus justement.

Le philosophe d’Épictète ne s’absorbe pas dans ses pensées en se coupant de son environnement. La prosochê ne consiste pas à observer pendant 5 minutes les sensations provoquées dans mon corps après l’insulte. Elle porte au contraire sur tout ce qui est réellement important pour progresser : le développement de ses capacités de jugement et l’exercice concret de son caractère dans la vie ordinaire. Elle permet de faire revenir le principe philosophique pertinent au moment où il peut modifier mon action. La prosochê n’est donc pas une fuite hors du monde vers soi-même. Elle permet plutôt de mieux entrer dans le monde avec des critères pour le lire et pour y agir.

L’objectif n’est pas de devenir hypervigilant

Il serait trompeur d’imaginer le stoïcien constamment crispé sur ses pensées, vérifiant toutes les trois secondes s’il agit conformément à la nature. Épictète insiste bien sur une attention continue : « Pourquoi ne maintiens-tu pas continuellement ton attention ? », demande-t-il. Il ajoute qu’on peut jouer ou chanter en étant attentif, et qu’aucune activité n’est améliorée par l’inattention. Mais l’entraînement philosophique vise aussi à transformer nos habitudes. Plus un principe est intégré, plus il devient disponible spontanément. Cela ne signifie pas que le sage finit par ne plus avoir besoin d’attention, mais plutôt que l’attention peut devenir moins laborieuse et mieux orientée. Il repère naturellement ce qui dépend de lui et ce qu’on attend de lui par rapport à son rôle.

Le progressant apprend progressivement à remarquer plus vite ce qui importe et à revenir plus facilement à ses principes. Chez Épictète, les habitudes se renforcent par leur exercice répété, mais relâcher l’attention développe inversement une habitude d’inattention. C’est probablement un enjeu encore plus évident aujourd’hui. Une notification apparaît. Une vidéo démarre automatiquement. Une publicité attire le regard. Une polémique surgit sur un réseau social. Notre attention peut être sélectionnée avant même que nous ayons décidé que son objet méritait notre temps. Une pratique contemporaine de la prosochê consiste donc aussi à retrouver une marge de choix : « Est-ce vraiment à cela que je veux donner mon attention maintenant ? »

Marc Aurèle : l’attention au service de l’usage

Comme le dit Pierre Hadot, l’attention désigne aussi la conscience de ce que l’on fait. Elle peut ainsi être dirigée vers l’extérieur. Chez Marc Aurèle, la prosochê, c’est cette conscience de faire ce qu’on fait.

Ne vaut-il pas mieux laisser les transformations qui ne dépendent pas de toi à ceux qui les produisent et à ceux qui les subissent, et te consacrer entièrement, quant à toi, à la manière dont tu feras usage de ces choses ? Car tu en feras un bon usage, et elles deviendront pour toi une matière [d’exercice]. Seulement, sois attentif (monon proseche) et veuille être beau à tes propres yeux dans tout ce que tu fais. Et souviens-toi de ces deux choses : ce que tu fais importe, tandis que ce sur quoi porte ton action est indifférent.

Marc Aurèle, Pensées VII, 58

Le mouvement est clair : événement → matière → usage → attention. L’événement extérieur fournit une matière. La question philosophique devient : qu’est-ce que je vais en faire ? L’association entre attention et usage (chrêsis) est explicite.

La prosochê epandros : une attention courageuse

Un passage rapporté par Stobée complète la compréhension de la prosochê. Dans une classification stoïcienne des biens, nous lisons :

« Parmi les biens, certains consistent dans un mouvement, d’autres dans un état. Relèvent du mouvement des choses telles que la joie, l’allégresse et une conversation empreinte de modération ; relèvent de l’état des choses telles qu’un calme ordonné, une stabilité sans trouble et une attention courageuse (prosochê epandros). »

Stobée, Eclogae II, 73, 1-13 = SVF III, 111

Littéralement, epandros renvoie à quelque chose de viril ou de vaillant. Dans une traduction contemporaine, « attention courageuse » ou « vigilance courageuse » restitue mieux l’idée. Le philosophe allemand Maximilian Forschner interprète même l’expression comme une attitude courageuse dans une situation de combat. Comment concilier cela avec l’idée selon laquelle la capacité attentionnelle serait un indifférent ? Précisément grâce à la notion d’usage. Imaginons deux soldats montant la garde. Tous les deux possèdent exactement la même capacité de concentration. Tous les deux scrutent attentivement le champ de bataille. Le premier, dominé par la peur, cherche surtout le meilleur chemin pour s’enfuir. Le second reste attentif à la situation afin de discerner ce que son rôle exige et d’agir courageusement. Ils disposent de la même capacité attentionnelle. Ils n’en font pas le même usage. C’est ici que la notion de prosochê epandros est éclairante. Il n’est pas nécessaire d’en faire une « vertu de l’attention ». Le courage est une vertu ; l’attention courageuse peut être comprise comme une manière dont cette vertu qualifie concrètement l’exercice de notre attention dans une situation donnée.

Le passage de Stobée va d’ailleurs dans ce sens : la prosochê epandros n’est pas classée parmi les vertus elles-mêmes, qui sont des dispositions stables (hexeis), mais parmi des biens « en état » (en schesei). Cette interprétation reste une reconstruction : aucun texte conservé ne dit explicitement que « la faculté d’attention est un indifférent » dont la prosochê epandros serait l’usage courageux. Mais ce modèle est cohérent avec le fonctionnement de l’éthique stoïcienne : une capacité n’est pas rendue bonne par sa seule efficacité ; elle devient moralement pertinente par l’usage rationnel qui en est fait.

Dans un esprit de reconstruction, on pourrait alors tirer le fil et qualifier la prosochê selon chacune des quatre vertus :

  • l’attention courageuse désigne le fait de ne pas laisser la peur capturer tout le champ attentionnel (image de la sentinelle, du pompier en intervention, de l’alpiniste concentré)
  • l’attention juste désigne le fait de garder autrui et nos rôles dans le champ de l’attention (un juge en audience, deux personnes en médiation, une scène d’écoute active) ;
  • l’attention prudence consiste à examiner ce qui est pertinent avant de donner son assentiment (sens proche de celui d’Épictète, c’est le médecin qui observe une radio ou un dossier, quelqu’un examinant un plan ou un scientifique qui regarde une expérience) ;
  • l’attention modérée désigne le fait de repérer quand un désir ou une impulsion détourne notre attention (un conducteur, quelqu’un qui cuisine avec calme, un musicien en répétition, un sportif dans un geste maîtrisé…).

Une pratique moderne très concrète de la prosochê

On peut finalement ramener toute cette réflexion à trois questions simples.

1. À quoi suis-je attentif maintenant ?

Avant même de philosopher, constater où se trouve mon attention. Mon travail ? Une personne en face de moi ? Une inquiétude ? Une notification ? Une dispute imaginaire que je rejoue depuis vingt minutes ? Il s’agit simplement de repérer ce qui occupe actuellement la ressource attentionnelle.

2. Cette chose mérite-t-elle mon attention ?

C’est la leçon de Chrysippe. Toutes les choses ne méritent pas le même investissement. Certaines décisions demandent une réflexion approfondie ; d’autres peuvent être tranchées rapidement. Certaines informations sont importantes ; d’autres ne sont qu’un bruit qui réclame notre attention sans raison valable. Plus précisément : « quelle importance réelle cette chose a-t-elle au regard de mes principes et de mon rôle ici et maintenant ? »

3. Quel usage suis-je en train d’en faire ?

Je ne contrôle pas tout ce qui surgit devant moi. Je ne contrôle même pas entièrement ce qui attire spontanément mon attention. Mais je peux progressivement entraîner la manière dont je l’oriente, la maintiens et la réoriente. Et surtout, je peux me demander : « Maintenant que ceci est devant moi, qu’est-ce qu’un bon usage de mon attention me conduit à faire ? » La capacité attentionnelle peut aussi être récupérée en travaillant sur ce qui la mine : désactiver les notifications, mieux organiser son sommeil, s’offrir de vrais temps de pause dans la journée, etc.

La prosochê ne serait donc pas seulement une invitation à « être présent », encore moins à rester constamment tourné vers soi-même. Elle serait une discipline beaucoup plus concrète : apprendre à donner son attention à ce qui la mérite, à garder les bons principes disponibles et à faire un bon usage de ce qui se présente. En bref : « À quoi est-ce que je donne mon attention, et qu’est-ce que j’en fais ? »

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