En 1998, le philosophe Lawrence Becker ouvre A New Stoicism par un constat de décès. Le stoïcisme en tant que tradition philosophique est mort. Il n’existe plus d’école dont les membres continueraient collectivement à modifier leur doctrine en fonction des objections, des découvertes scientifiques et des transformations de la société. Becker n’accuse personne d’assassinat, mais il décrit comment le paysage intellectuel a peu à peu écarté les arguments stoïciens de son cadre de pensée, sans jamais vraiment les réfuter. Que s’est-il passé ?

Premier suspect : le christianisme
Le récit de Becker commence par une accusation directe. Après 500 ans de prospérité dans le monde grec et romain, l’éthique stoïcienne aurait été « pillée » par la théologie puis absorbée par le christianisme évangélique et impérial. Ce qui survit, ce sont alors des concepts, des pratiques et des textes recouverts d’un vernis religieux, en particulier ce qui pouvait servir à supporter la souffrance, la maladie ou l’adversité. Certaines formes christianisées d’Épictète ont circulé pendant des siècles et le néostoïcisme de la Renaissance cherchera précisément à rendre compatibles morale stoïcienne et christianisme (à l’instar du prêtre espagnol Nieremberg).
Becker appelle ces fragments les « antidouleurs » stoïciens. Des philosophes auraient continué à fournir ces remèdes pour l’accompagnement religieux, pour les militaires ou dans ce qui tenait lieu de médecine et de psychothérapie. On conservait la capacité du stoïcisme à soulager la souffrance, mais de moins en moins le système philosophique qui expliquait pourquoi ces pratiques avaient un sens. C’est peut-être ainsi que le mot « stoïque » a fini par désigner quelqu’un qui endure sans se plaindre. Une philosophie de la nature, de la connaissance, de la société et de la vertu se retrouve réduite à une technique pour « tenir le coup ». Becker ajoute que « cette confusion persiste », un constat toujours d’actualité.
Deuxième suspect : la science moderne
Le deuxième suspect est la science moderne. La physique stoïcienne reposait sur une conception très particulière du cosmos : l’univers formait un tout vivant, rationnel et providentiel, traversé par le logos. Dire qu’il fallait « vivre conformément à la Nature » avait donc un sens fort : la nature possédait elle-même un ordre rationnel auquel l’être humain devait chercher à accorder sa propre raison.
Cette conception devient progressivement plus difficile à maintenir aux 17e et 18e siècles. Avec la révolution scientifique, les phénomènes naturels sont de plus en plus expliqués par des causes physiques et des lois mathématiques, plutôt que par la fin qu’ils seraient supposés poursuivre. Pour expliquer le mouvement d’une planète, par exemple, il n’est plus nécessaire de demander quelle est sa place ou sa fonction dans l’ordre du cosmos : on cherche les lois permettant de décrire et de prévoir son mouvement. L’univers devient progressivement quelque chose que l’on peut étudier comme un système de phénomènes et de causes, plutôt que comme un grand organisme orienté vers une finalité. Cela ne signifie pas que Copernic, Galilée ou Newton aient simplement « réfuté » la Providence (Newton lui-même était religieux), mais que l’hypothèse d’un cosmos rationnellement organisé en vue d’une fin cesse d’être nécessaire à l’explication scientifique du monde. Plus tard, d’autres développements, notamment en biologie, renforceront cette tendance en permettant d’expliquer l’apparence de finalité dans la nature sans supposer qu’elle ait été voulue comme telle.
Becker imagine donc qu’un stoïcien moderne doit abandonner « la doctrine selon laquelle l’univers doit être compris comme un être rationnel orienté vers un but ». Or cet abandon pose un problème majeur. L’éthique stoïcienne antique était dépendante de cette cosmologie : si la Nature n’est plus considérée comme rationnelle et providentielle, sur quoi fonder l’idée qu’il faudrait vivre conformément à elle ? C’est ici que Becker prend ses distances avec une simple restauration du stoïcisme antique. Une tradition restée vivante aurait dû modifier sa physique à mesure que notre connaissance du monde changeait. Le problème n’est donc pas d’avoir abandonné la cosmologie des Anciens. Le problème est qu’après cet abandon, presque personne n’a entrepris de reconstruire sérieusement le lien entre une conception moderne de la nature et l’éthique stoïcienne.
Troisième suspect : la philosophie morale moderne
Pendant que la science s’éloigne de l’ancienne conception de la nature, la philosophie morale change elle aussi de direction. Les philosophies antiques étaient largement eudémonistes : elles partaient de la question de la vie bonne. Qu’est-ce qu’une existence humaine accomplie ? Quel genre de personne devons-nous devenir ? Quelle place la vertu occupe-t-elle dans cette vie ?
La modernité déplace progressivement le centre de gravité. Becker décrit une philosophie morale désormais occupée par les « principes a priori, le sentiment, les vertus du sens commun, l’utilité, les droits, les devoirs » ou encore la justice contractuelle. Derrière cette liste se trouvent des traditions différentes : Kant, Hume, l’utilitarisme, les théories des droits ou le contractualisme. Leur point commun ? Elles séparent la question du bonheur et la question de la morale. Au lieu de demander « comment bien vivre ? », une grande partie de la philosophie morale moderne demande ainsi « que dois-je faire ? », « quelles règles dois-je respecter ? » ou « qu’est-ce qu’une institution juste ? ». Les stoïciens ne sont pas nécessairement réfutés : ils répondent simplement à une question qui n’organise plus le débat philosophique.
Quatrième suspect : le romantisme
Il restait pourtant les fameux « antidouleurs » stoïciens. Becker considère que le 19e siècle finit même par se méfier de ceux-ci avec la montée du romantisme. Le stoïcisme considère que l’intensité d’une émotion ne prouve jamais sa justesse. Une colère très sincère peut reposer sur un jugement faux ; une peur parfaitement authentique peut porter sur quelque chose qui n’est pas réellement un mal. L’exercice stoïcien consiste donc à examiner et, si nécessaire, à transformer nos jugements.
Une certaine sensibilité romantique valorise au contraire la spontanéité, l’intensité du sentiment et l’expression de l’individualité. Là où le stoïcien se méfie de ce qu’il ressent et demande « ce jugement est-il vrai ? », le romantisme tend davantage à reconnaître dans le sentiment l’expression de quelque chose d’authentique. Il ne faudrait évidemment pas réduire tout le romantisme à cette opposition. Mais Becker identifie ici une transformation culturelle : l’entraînement émotionnel stoïcien peut devenir suspect dans une société qui valorise fortement l’expression de soi et le ressenti individuel.
Cinquième suspect : la séparation des faits et des valeurs
Le dernier suspect est sans doute le plus important pour Becker : la philosophie des 19e et 20e siècles. Il décrit un « blizzard de courants philosophiques » : non-naturalisme, non-cognitivisme, intuitionnisme, constructivisme, relativisme… qui aurait peu à peu sapé les deux piliers du projet stoïcien : la raison et la nature. Au cœur du problème se trouve la distinction entre faits et valeurs. Becker ironise : « La philosophie aurait vendu la distinction fait-valeur aux sciences sociales, qui se seraient empressées de l’acheter. »
Pourquoi est-ce si grave pour le stoïcisme ? Parce que celui-ci voulait précisément tirer des conséquences éthiques de notre connaissance de la nature. Comprendre ce qu’est l’être humain, un être rationnel, social, dépendant d’un certain environnement, devait nous aider à comprendre comment vivre. Si les faits ne peuvent jamais rien nous apprendre sur les valeurs, le projet devient suspect dès son point de départ. La science peut nous dire ce que nous sommes, mais elle ne pourrait rien nous dire de ce que nous devons devenir. Physique et éthique se retrouvent séparées alors que les stoïciens avaient précisément cherché à les penser ensemble.
Verdict : un meurtre sans meurtrier
Alors, qui a tué le stoïcisme ? Le christianisme ? La science ? Kant ? Les romantiques ? La philosophie contemporaine ? Probablement aucun d’entre eux pris isolément. Le stoïcisme existait dans un certain cadre intellectuel : ce cadre intellectuel a changé et il n’a pas su s’y adapter. Les stoïciens étaient déjà devenus trop peu nombreux. Il n’y avait plus d’école. La cosmologie stoïcienne est devenue difficile à défendre, ses grandes questions ont cessé d’être celles de la philosophie dominante et ses différentes parties ont été séparées les unes des autres.
À la fin du récit, Becker ne trouve plus que trois groupes pour défendre quelque chose du stoïcisme : certains soldats apprécient sa « psychothérapie », les logiciens reconnaissent l’importance de Chrysippe et les hellénistes expliquent que la philosophie stoïcienne n’était pas absurde « pour son époque » (sous-entendu : ils se sont trompés mais c’était intelligent par rapport aux connaissances de l’époque). Rares sont celles et ceux qui ont cherché à vérifier si le stoïcisme proposait quelque chose de « vrai ».
Et c’est là que le diagnostic de l’auteur est très actuel. Le stoïcisme connaît aujourd’hui une renaissance, mais celle-ci repose encore beaucoup sur les vieux « antidouleurs » : contrôler ses réactions, accepter l’adversité, se concentrer sur ce qui dépend de nous, devenir plus résilient. Le risque serait alors de répéter exactement l’histoire racontée par Becker : conserver les exercices tout en laissant mourir la philosophie.
Faire revivre réellement le stoïcisme demanderait quelque chose de plus ambitieux : repenser ce que peuvent signifier aujourd’hui la nature, la raison, la vertu ou la vie bonne, à partir de ce que nous savons désormais du monde. Et c’est justement dans les années qui ont suivi la parution du livre de Becker que plusieurs associations stoïciennes ont fleuri dans le monde : The College of Stoic Philosophers, Modern Stoicism, Stoa Gallica… pour ne citer que ces trois-là. Bien loin du stoïcisme « antidouleur », ces collectifs reconstruisent et actualisent le stoïcisme ancien, en tenant compte de ses trois dimensions : éthique, physique et logique. Ils incarnent l’appel de Becker à faire vivre la tradition stoïcienne !
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