Quelle est la différence entre philosophie et développement personnel ?

Les philosophes mettent souvent un point d’honneur à distinguer la philosophie du développement personnel. Moi-même, lorsqu’on désigne le « stoïcisme » comme du « développement personnel », je ne peux m’empêcher de réagir par la défensive. Non voyons, le stoïcisme, c’est bien plus que du développement personnel ! Mon argument ? Le développement personnel est centré sur soi, alors que le stoïcisme invite à s’occuper aussi des autres et du monde. En réalité, la différence n’est pas si évidente qu’il n’y paraît…

Pourquoi les philosophes détestent-ils le développement personnel? 

En France, le développement personnel a mauvaise presse. Ouvrez la page Wikipédia en français : dès l’introduction, on vous prévient que certaines pratiques relèvent du « charlatanisme » et de la « dérive sectaire ». Allez sur la version anglaise ou espagnole, rien de tel n’apparaît. 

Et il est vrai que le développement personnel propage parfois des idées contestables telles que : 

  • penser positif suffit à changer de vie (ou à aggraver notre anxiété !) ;
  • le succès (social, financier, matériel…) se construit uniquement par nos efforts (le mythe de la méritocratie !) ;
  • les émotions sont des obstacles à surmonter plutôt que des signaux à interpréter ; 
  • etc. 

Par ailleurs, en France, le scepticisme à l’égard du self-help est culturellement situé : il vient en partie de notre attachement à la philosophie, perçue comme rigoureuse et désintéressée, tandis que le développement personnel est jugé comme pragmatique, vague et surtout lucratif. La philosophe Julia de Funès, autrice du livre Développement (im)personnel, le formule avec une franchise qui en dit long :

« Le développement personnel est à la philosophie ce que le paddle est au tennis. Tout le monde peut faire du paddle, tout le monde ne peut pas faire du tennis. Le niveau d’exigence n’est pas du tout le même. »

Je ne peux m’empêcher d’y sentir ce que Pierre Bourdieu appelait l’esprit de distinction, cette façon qu’ont les dominants culturels de se démarquer ou de tracer une frontière en dévalorisant ce qui est accessible à tous. La philosophie coûte cher (en temps, en formation, en capital culturel). Le développement personnel parle à tout le monde dans un langage simple.

Stoïcisme et développement personnel : une frontière plus poreuse qu’on le croit ?

Que signifie « développement personnel » ? Développer, c’est déplier ce qui est enveloppé, faire apparaître ce qui était latent. Et « persona », c’est la personne, le rôle social. Développement personnel : déployer ce qui est contenu en soi… ou actualiser sa puissance, pour parler comme Aristote. C’est un concept large. Et c’est justement parce que c’est large, que ça englobe beaucoup de choses, y compris des choses sérieuses, y compris la philosophie pratique.

Eh oui ! Quand Sénèque écrit De la vie heureuse et explique comment bien vivre, c’est du développement personnel. Quand Épictète détaille des exercices pour mieux gérer ses émotions, c’est du développement personnel. Schopenhauer a écrit L’Art d’être heureux, ce titre-là, dans un rayon de librairie aujourd’hui, personne ne l’attribuerait à un philosophe.

La sociologue Eva Illouz le reconnaît elle-même : la proposition commune au stoïcisme et au self-help, c’est l’idée de devenir l’artisan de sa propre vie grâce à des pratiques délibérément choisies. Pierre Hadot, lui, a montré que les exercices spirituels stoïciens n’étaient pas si éloignés de ce qu’on appelle aujourd’hui techniques de soi. La parenté entre philosophie (et notamment stoïcisme) et développement personnel est réelle. 

Le stoïcisme est-il un développement personnel ?

Je pense donc que la distinction entre philosophie (ou stoïcisme) et développement personnel relève plus d’une volonté de différenciation que d’une véritable frontière entre les deux catégories : un bon livre de « développement personnel » devient de la « philosophie (pratique) », tandis qu’un mauvais livre de « développement personnel » demeure du « développement personnel ». 

Le stoïcisme est pourtant une forme de développement personnel : on développe notre caractère, de façon vertueuse, dans le souci de soi, des autres et du monde. À l’inverse, d’autres livres de développement personnel restent centrés sur soi, ignorent les dimensions politiques et relèvent d’une croyance en la toute puissance de la volonté ou en un pouvoir invisible (les énergies, l’intuition ou encore la Légende personnelle dans l’Alchimiste de Paulo Coelho…). L’une des principales différences est la finalité de la transformation de soi : au service de quelque chose de plus grand que soi dans un cas, au service de soi-même dans l’autre. Ce n’en sont pas moins des livres de développement personnel, voire de philosophie.

En somme, il s’agit d’en revenir à une description factuelle des choses : un livre qui invite à la transformation de soi à travers des exercices pratiques est un livre de développement personnel. Force est de constater que la plupart des ouvrages de stoïcisme remplissent cette fonction. Ensuite, distinguer ce qui relève du bon et du mauvais ouvrage, c’est un autre sujet. Vous connaissez mon École 😉

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