Anxiété et stoïcisme : un terrain très glissant

Le stoïcisme aide-t-il à soigner l’anxiété ? Sur les forums de discussion comme Reddit, nombreux internautes s’interrogent : comment les stoïciens gérent-ils l’anxiété ? Comment maintenir un état d’esprit stoïcien malgré un trouble anxieux généralisé ? Comment puis-je utiliser le stoïcisme pour combattre l’anxiété ? Et les réponses sont globalement rassurantes : oui, le stoïcisme semble pouvoir aider, via des exercices pratiques comme la préméditation des maux, l’observation et la définition de nos propres émotions, l’inconfort volontaire ou encore le travail sur nos jugements de valeur. Ces exercices s’approchent de ceux des thérapies cognitives et comportementales (TCC) qui, elles, ont fait leur preuve (scientifique) sur le terrain de l’anxiété.

Mais… le stoïcisme peut aussi aggraver l’anxiété, car il conduit parfois à des pratiques qui ne font que renforcer les circuits neuronaux liés à l’anxiété. Par exemple, vouloir contrôler ses pensées, ses jugements ou ses émotions parce que cela dépendrait de nous (comme l’assure Épictète) est le meilleur moyen d’alimenter une anxiété déjà bien installée. Ainsi, il est important, si vous êtes une personne anxieuse, de ne pas vous engager tête baissée dans le stoïcisme.

Quand ce qui « dépend de nous » nourrit l’anxiété

Beaucoup de personnes affirment trouver un apaisement dans la distinction proposée par Épictète, entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas.

Parmi les choses, les unes dépendent de nous (eph’ ēminen grec ancien), les autres n’en dépendent pas. Dépendent de nous, d’une part, le jugement, l’impulsion, le désir, l’aversion et en un mot toutes nos activités propres. Ne dépendent pas de nous, d’autre part, le corps, nos biens matériels, les opinions que les autres ont de nous, les magistratures et en un mot tout ce qui n’est pas notre activité propre.
Trad. Olivier D’Jeranian, 2020, Manuel, 1

Épictète assure que ce qui dépend de nous, ce sont le jugement, l’impulsion, le désir, l’aversion et toutes nos activités propres. Le problème, c’est que nous pouvons comprendre « dépend de nous » de plusieurs façons.

  • Si on comprend cela comme quelque chose sur quoi nous avons le contrôle, alors nous risquons de renforcer notre anxiété. Une pensée par exemple est une activité propre. Mais quel contrôle avons-nous sur une pensée ? Si je vous demande de ne surtout pas penser à un éléphant rose, vous penserez à un éléphant rose. Votre pensée dépend de moi. Même sans cela, si vous commencez à observer l’activité de votre mental, vous constaterez rapidement qu’il s’adresse constamment à vous, via des jugements, des commentaires sur le réel, des critiques, etc. et que ces pensées apparaissent dans votre mental alors que vous n’avez rien demandé.
  • Or, chez une personne anxieuse, dire que ses pensées dépendent d’elle peut conduire à la fausse croyance qu’il serait possible de dire STOP à tout moment à nos pensées ; pire encore, de les changer (en remplaçant par exemple une mauvaise conception du bien, par une bonne conception du bien, comme le veulent les stoïciens). Demander cela à une personne qui souffre de pensées anxieuses, par exemple dans le cadre d’un trouble obsessionnel compulsif (TOC) avec vérification mentale, c’est le meilleur moyen de renforcer le trouble. Si Monsieur Martin veut arrêter de se demander, de façon obsessive « et si j’avais dit quelque chose de déplacé à cette personne, sans m’en rendre compte ? », la pensée d’Épictète risque fort de renforcer son anxiété. Comment ? En lui faisant croire que ses pensées obsessionnelles (anxieuses) dépendent de lui et qu’il peut les changer. En réalité, fuir cette pensée ou lutter contre est le meilleur moyen de renforcer le circuit neuronal de l’anxiété. À l’inverse, les TCC enseignent plutôt l’acceptation et la défusion cognitive : il s’agit de ne plus s’identifier à la pensée, de la laisser être présente sans la prendre pour une vérité ni chercher à y répondre.

Il est bien entendu possible de comprendre la distinction d’Épictète de façon plus fine (et, je pense, plus correcte), mais malheureusement, le stoïcisme peut amener à entretenir un rapport de force (lutter ou fuir) inadéquat avec notre propre intériorité. Voyez en tout cas ci-dessous quelques témoignages (traduits automatiquement en français) où le stoïcisme semble plutôt avoir renforcé l’anxiété.

Face à l’anxiété, remettre le stoïcisme à sa juste place

En fait, si vous souhaitez traiter une anxiété installée ou invalidante, il est préférable de se tourner vers des outils thérapeutiques éprouvés, dont l’efficacité a été évaluée sur des milliers de patients, dans des contextes cliniques variés.

C’est notamment le cas des thérapies cognitivo-comportementales de troisième vague. Contrairement aux TCC dites « classiques », qui visent principalement à modifier le contenu des pensées anxieuses, les TCC de troisième vague s’intéressent davantage à la relation que nous entretenons avec nos pensées, nos émotions et nos sensations corporelles.

On regroupe généralement sous cette appellation plusieurs approches, parmi lesquelles :

  • l’ACT (Acceptance and Commitment Therapy),
  • la MBCT (Mindfulness-Based Cognitive Therapy),
  • la DBT (Dialectical Behavior Therapy),
  • et, dans une certaine mesure, les thérapies métacognitives.

Ces approches partent d’un constat simple : ce ne sont pas les pensées anxieuses en elles-mêmes qui posent problème, mais la manière dont nous y réagissons. L’évitement, la lutte mentale, la rumination et les tentatives de contrôle excessif entretiennent souvent l’anxiété plutôt qu’ils ne la réduisent.

Et c’est exactement pour cette raison que certaines approches du stoïcisme renforcent l’anxiété : celles qui voudraient tout faire reposer sur la puissance de la volonté ou la maîtrise excessive du discours intérieur. En fait, le stoïcisme est d’abord un art de vivre, et non une thérapie. C’est pour cela que sa pratique peut varier d’un individu à l’autre, d’une époque à l’autre et que les compréhensions différent. Alors que pour les TCC, le cadre est précis, structuré, étudié, justement car il s’agit d’une approche thérapeutique pour traiter des troubles précis.

Stoïcisme et anxiété : que dit la science ?

Certains chercheurs ont tout de même voulu mesurer l’efficacité d’une pratique stoïcienne sur l’anxiété. En 2021, les psychologues Alex MacLellan et Nazanin Derakshan ont publié une étude exploratoire dans la revue Cognitive Therapy and Research. Ils ont étudié les effets de pratiques stoïciennes concrètes (lectures, journaling, anticipation des difficultés, examen quotidien) chez des personnes fortement sujettes à l’inquiétude. Résultat ? Une baisse modeste de la rumination et une hausse du sentiment d’auto-efficacité ont été observées, sans effet clair sur l’anxiété clinique elle-même, ce qui invite à y voir un signal intéressant mais encore très insuffisant pour conclure à une efficacité thérapeutique du stoïcisme.

Cette étude suggère que le stoïcisme peut renforcer certains facteurs de résilience psychologique, mais ne constitue ni un traitement de l’anxiété, ni une réponse universelle, en particulier lorsque l’anxiété prend une forme pathologique ou compulsive. En réalité, à ce jour, il n’existe pas d’étude robuste et à grande échelle démontrant que le stoïcisme « soigne » l’anxiété au sens clinique du terme. Tous les articles et témoignages affirmant le contraire doivent donc être abordés avec prudence.


Une thérapie vise d’abord à réduire une souffrance psychique identifiée, à l’aide d’un cadre méthodologique précis, partagé et évalué. C’est à cette condition qu’elle peut traiter l’anxiété lorsqu’elle devient envahissante ou invalidante.

Le stoïcisme, lui, s’il peut avoir parfois cette ambition, ne propose ni protocole clinique, ni promesse de guérison. Il offre en revanche une manière de se rapporter au monde, aux événements et à soi-même, avec des interprétations variées. À ce titre, il peut enrichir un parcours thérapeutique — ou, au contraire, le compliquer — selon la façon dont il est compris et selon le profil psychologique de celui qui le pratique.

Replacer le stoïcisme du côté de l’art de vivre plutôt que de la thérapie, ce n’est donc pas en minimiser la portée : c’est lui rendre sa juste fonction.

2 réflexions sur “Anxiété et stoïcisme : un terrain très glissant”

  1. Edwin Penninckx

    Bonjour, merci pour ces newsletter très enrichissantes (j’ai aussi acheté et lu votre dernier ouvrage) et suis membre de Stoa Galica.
    Pour ma part, le Stoïcisme me rend beaucoup plus serein et donc plus heureux. Je ne pratique et étudie le Stoïcisme que depuis un peu plus d’un …et moi même et mon entourage perçoivent déjà une « transformation ».
    Alors non le Stoïcisme n’est pas une thérapie si on souffre d’anxiété sévère, mais je suis convaincu qu’être Stoïcien, est un rempart contre l’anxiété.
    Merci pour votre travail,
    Edwin Penninckx

  2. Je pense que le stoïcisme est souvent mal compris, notamment lorsqu’on affirme qu’Épictète dirait que nous pouvons contrôler nos pensées et nos émotions. Cette idée de contrôle n’existe ni chez les stoïciens, ni chez leurs commentateurs sérieux, et elle peut même aggraver l’anxiété. Les stoïciens parlent plutôt des représentations mentales (phantasia) et des passions de l’âme, sur lesquelles on travaille par discernement, jamais par domination.

    Pour moi, la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas relève d’une posture existentielle fondée sur une métaphysique antique : un lâcher-prise profond accompagné d’une responsabilisation personnelle. Le stoïcisme est un outil neutre : tout dépend de l’usage qu’on en fait, comme pour la religion, la thérapie ou toute autre pratique.

    Je ne vois pas la philosophie comme un remède direct à l’anxiété. Penser davantage peut conduire à la rumination. Ce qui aide le plus, selon moi, ce sont souvent des pratiques psychocorporelles : revenir au corps, aux sensations, se relaxer. Le stoïcisme peut aider face à des angoisses existentielles, comme la peur de la mort, mais il est souvent inefficace pour des troubles précis comme les phobies, où les TCC sont bien plus adaptées.

    Le cœur du stoïcisme reste l’attachement à la vertu morale et le détachement pour le reste. On peut être anxieux ou dépressif tout en étant sage. Le stoïcisme et l’épicurisme sont surtout des consolations philosophiques face aux épreuves universelles, pas des thérapies au sens clinique.

    Enfin, je considère que la philosophie est avant tout une pratique personnelle : elle s’adresse à moi-même, pas aux autres. Il n’existe pas un stoïcisme unique, mais un stoïcisme par personne, selon ses lectures et son parcours. Chercher la sagesse peut être thérapeutique, parfois plus qu’une thérapie, mais son efficacité dépend toujours de la personne et du type de trouble.

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