Les premiers stoïciens n’ont pas seulement enseigné sous les portiques d’Athènes. Certains ont fréquenté les rois et participé aux affaires des cités. Après Antigone II Gonatas et Persaios de Kition, le parcours de Sphairos de Borysthène nous conduit à Sparte. Disciple de Zénon, éducateur et auteur aujourd’hui oublié, il aurait contribué à former un souverain réformateur : Cléomène III. Son histoire pose une question toujours actuelle : jusqu’où la philosophie peut-elle transformer la vie collective ?

Un disciple aux contours incertains
Sphairos appartient au 3ᵉ siècle av. J.-C. Disciple de Zénon de Citium, puis de Cléanthe, il se rattache aux premières générations du Portique. Sa biographie reste fragmentaire. Plutarque le situe à Olbia, près de l’estuaire du Dniepr, tandis que Diogène Laërce le dit originaire du Bosphore cimmérien, autour de l’actuel détroit de Kertch. Deux traditions qui situent ses origines au nord de la mer Noire. Ses dates précises demeurent incertaines. Nous ne disposons ni de mémoires ni d’un traité complet permettant de suivre sa pensée. Ce qui apparaît malgré tout, c’est un philosophe dont l’activité déborde largement la seule discussion entre disciples.

À Sparte, former un futur roi
Selon Plutarque, Sphairos vient à Sparte enseigner aux jeunes gens le stoïcisme. Le roi Cléomène aurait reçu son enseignement dans sa jeunesse. Le caractère du jeune homme lui aurait inspiré une affection particulière. Plutarque précise même que Sphairos « se plut à enflammer en lui l’amour de la gloire » (Vie de Cléomène, 2, 2-3, trad. Alexis Pierron). L’influence du philosophe touche donc aussi aux aspirations de son élève, avec toute l’ambiguïté que peut comporter ce désir de gloire.
Cette rencontre prolonge une question déjà présente dans le parcours de Persaios (et plus tard chez Sénèque avec Néron) : que peut espérer un philosophe lorsqu’il éduque un homme appelé à gouverner ? Former son jugement, c’est peut-être agir, indirectement, sur les décisions qui détermineront la vie de toute une cité. Mais l’éducation philosophique ne donne aucune garantie sur l’usage futur du pouvoir. Un élève peut retenir une exigence de justice, un idéal de courage ou une volonté de réforme, sans toujours savoir les concilier. Et le maître ne dispose pas nécessairement des moyens de corriger les décisions de celui qu’il a contribué à former.
La philosophie peut-elle changer la cité ?
Devenu roi, Cléomène III entreprend d’importantes réformes : redistribution des terres, annulation des dettes et admission de nouveaux citoyens parmi les habitants libres des communautés environnantes. Il présente ses réformes comme un retour aux institutions attribuées à Lycurgue, le législateur traditionnel de Sparte. Sphairos l’aide notamment à réorganiser l’agôgè, la discipline éducative et collective spartiate. Plutarque associe cette réforme au rétablissement des exercices physiques et des repas communs, sans détailler les mesures personnellement conçues par le philosophe (Vie de Cléomène, 10-11). Ce programme s’accompagne toutefois d’une prise de pouvoir violente : Cléomène fait tuer quatre éphores et supprime leur magistrature. Rien ne permet d’attribuer à Sphairos l’approbation de ces décisions.
C’est peut-être le point le plus intéressant de son parcours. Avec l’éducation, la question de la vertu prend une dimension institutionnelle : quelles habitudes une cité encourage-t-elle ? Que transmet-elle à ses jeunes citoyens ? Comment organise-t-elle leur apprentissage de la vie commune ? Former des individus et organiser leur milieu de vie deviennent alors deux questions liées. Une philosophie soucieuse du caractère peut difficilement ignorer ce qui contribue quotidiennement à le façonner : les modèles proposés, les règles partagées, les récompenses et les ambitions collectives.
Il faut cependant distinguer cette lecture du rôle historique de Sphairos. Nous savons qu’il participe à une réforme éducative ; nous ne pouvons pas lui attribuer tout le programme de Cléomène. Faire de lui l’auteur d’une « révolution stoïcienne » serait aller au-delà de ce que les témoignages permettent d’établir (voir l’étude On Cleomenes and Sphaerus: How Stoic was the Spartan King?).
Des grenades en cire pour éprouver le philosophe
Diogène Laërce situe également Sphairos à Alexandrie, auprès du roi et pharaon Ptolémée IV Philopator. Il rapporte une anecdote : le roi lui fait présenter des grenades en cire pour réfuter sa thèse selon laquelle le sage ne donne pas son assentiment au faux. Sphairos se laisse prendre à l’apparence des fruits, et le roi croit avoir démontré son erreur. Mais le philosophe distingue alors ce qu’il a tenu pour certain de ce qu’il a considéré comme vraisemblable. Diogène rapporte sa réponse au discours indirect :
« qu’il avait admis non pas que ce fussent des grenades, mais qu’il était vraisemblable que c’étaient des grenades ». Diogène Laërce, VII, 177, traduction Charles Zévort.
La distinction porte sur la nature de son assentiment : reconnaître des raisons de croire quelque chose ne revient pas à affirmer qu’on en possède une connaissance certaine. La réponse peut sembler habile. Elle soulève pourtant un vrai problème : comment agir quand on ne peut pas tout vérifier ? Dans la vie quotidienne, nous devons prendre des décisions à partir d’indices incomplets. Reconnaître cette limite n’oblige pas à rester immobile ; cela demande de distinguer ce que l’on sait de ce que l’on a de bonnes raisons de supposer.
L’anecdote fait écho à celle de Persaios, éprouvé par Antigone au sujet de l’attachement à ses biens. Dans les deux récits, la cour devient un lieu où les affirmations du philosophe sont confrontées à une situation concrète. Le philosophe doit alors montrer comment ses principes résistent à l’épreuve des faits
Une œuvre perdue, des questions toujours ouvertes
Diogène Laërce conserve les titres de nombreux écrits : Sur le cosmos, Sur les passions, Sur les devoirs, Sur la royauté, Sur la constitution spartiate, Sur la loi, ainsi que des ouvrages de dialectique. Cette diversité dessine une activité philosophique étendue, mais les titres ne suffisent pas à reconstruire ses doctrines (Vies et doctrines VII, 177-178).
Pourquoi, alors, se souvenir de Sphairos ? Parce que son parcours donne un visage à une interrogation qui traverse l’histoire du stoïcisme : quel rapport établir entre le travail sur soi et l’action sur le monde commun ?
Avec Antigone II Gonatas, nous rencontrions un souverain attiré par la philosophie ; avec Persaios, un disciple engagé au service d’un roi. Avec Sphairos, nous découvrons un philosophe associé à l’éducation d’une cité. Trois parcours différents pour une même difficulté : faire vivre une exigence de vertu au milieu des ambitions, des conflits et des responsabilités politiques.
Hey 👋
Depuis plus de 10 ans, je fais vivre ce site de manière indépendante, sur mon temps libre.
Si ces articles vous sont utiles et que vous souhaitez soutenir ce travail, vous pouvez découvrir l’un de mes livres. Merci pour votre soutien.