Droiture et mélancolie, Sur les écrits de Marc Aurèle, Pierre Vesperini

Marc Aurèle est souvent présenté comme un philosophe stoïcien, au même titre que Sénèque ou Épictète. Sa sagesse, héréditaire du Portique, se vérifierait notamment dans son progressisme vis-à-vis des esclaves ou des femmes. Cette étiquette ne fait d’ailleurs aucun doute au sein de la communauté stoïcienne contemporaine puisque la Stoic Week 2015 s’était articulée autour de ses Pensées. Néanmoins, pour l’anthropologue et historien Pierre Vesperini, il y a erreur : l’empereur n’était pas stoïcien. C’est ce qu’il démontre dans Droiture et mélancolie, Sur les écrits de Marc Aurèle, en proposant une lecture se voulant moins partiale et partielle des sources dont nous disposons.

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Par rapport à d’autres commentateurs, l’auteur dispose d’un grand avantage pour son étude : il connaît le latin comme le grec. Or, Marc Aurèle, parfaitement bilingue, parlait latin et écrivait en grec. En conséquent, Pierre Vesperini peut s’appuyer sur un très large éventail de textes. Ses références incluent même des écrits souvent ignorés ou méconnus. « Cet essai voudrait donc tenter de rendre à Marc Aurèle et à ses Pensées leur étrangeté, qui est aussi celle de la philosophie antique » (p.14), explique-t-il dans les premières pages.

Marc Aurèle n’était pas stoïcien

Tout d’abord, l’auteur souligne que « les écrits de Marc Aurèle sont un témoignage exceptionnel d’une pratique courante dans l’Antiquité, consistant à s’adresser à soi-même ou à adresser à des amis des ‘discours issus de la philosophia’ (logoi philosophoi) dans le but de débarrasser le destinataire d’un affect (pathos) dégradant » (p.17). L’écriture ou la parole récitée à soi-même a donc un effet thérapeutique. Les logoi sont pour Marc Aurèle un moyen de neutraliser certains affects comme la colère, le chagrin, la peur, etc. En tant qu’empereur, il cherche à se gouverner soi-même pour mieux gouverner les autres.

Pierre Vesperini reconnaît que ces pensées – ou logoi – dérivent pour la plupart de la doctrine stoïcienne. Néanmoins, il faut distinguer, insiste-t-il, l’adhésion à une école philosophique et l’usage de ses discours (logoi). Faire usage des discours parce qu’ils ont une efficacité thérapeutique ne fait pas de l’utilisateur un adepte de la doctrine dans lequel le discours s’inscrit. Par exemple, on ne dit pas de Cassius, l’assassin de César, qu’il est épicurien parce qu’il a recours aux logoi épicuriens. Il s’en sert parce qu’il a remarqué que les discours d’Épicure étaient efficaces pour l’aider à ne pas dépendre de ses affects, à rester libre, à suivre le chemin de la vertu, mais son inclination ne peut pas constituer une adhésion. De même, un Européen peut recourir « à la médecine chinoise sans se sentir disciple de Lao-tseu, à un psychanalyste en ignorant tout de la pensée de Freud, ou encore aux remèdes homéopathiques sans partager ni même connaître la philosophie de Samuel Hahnemann » (p.23), souligne l’auteur.

Et justement, Marc Aurèle ne se revendique jamais stoïcien, et ne prétend pas suivre ou modifier cette école : « Nulle part dans ses écrits nous ne voyons Marc Aurèle affirmer quelque fidélité que ce soit au stoïcisme, prétendre bâtir une doctrine philosophique personnelle, en un mot faire évoluer le stoïcisme » (p.29). La récitation des logoi lui permet avant tout de « rester droit » en toutes circonstances. Et « rester droit », pour l’empereur, « ce n’est pas vivre en philosophe stoïcien, mener le mode de vie stoïcien, mais, comme il ne cesse de le répéter, vivre en Romain, en citoyen, en mâle, en homme, en Antonin, en disciple d’Antonin » (p.26-27). Les commentateurs humanistes l’avaient d’ailleurs bien compris puisqu’ils n’ont jamais considéré l’empereur comme stoïcien. Il s’agirait tout au plus d’une inclination.

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Alec Guiness dans le rôle de Marc Aurèle pour le film La Chute de l’empire romain

Le fils adoptif d’Antonin le Pieux n’hésite d’ailleurs pas à citer très souvent des auteurs étrangers à la tradition du Portique : Empédocle, Platon, Théophraste et même le grand ennemi Épicure… Pierre Hadot se trompe donc – toujours selon l’auteur – quand il considère que Marc Aurèle agrémente son stoïcisme de platonisme ou d’aristotélisme, qu’il est ouvert d’esprit ou éclectique. C’est une « explication inadéquate », juge Pierre Vesperini, car on applique à Marc Aurèle un paradigme moderne, « celui du croyant ouvert à la foi des autres. »

En fait, l’auteur des Pensées, contrairement à Épictète, ne rejette pas complètement la doctrine épicurienne. Il n’exclut pas la possibilité que l’univers ne soit pas soumis à un ordre et qu’il n’y ait rien après la mort. Pierre Vesperini le cite ainsi : « En un mot : si les dieux existent, tout est bien. Si tout est au hasard, eh bien ne vis pas, toi, au hasard. »(p.34.) Ce doute confirme l’hypothèse d’une inclination au stoïcisme plutôt que d’une adhésion.

Actualisation du portrait de l’Empereur romain

Puisque Marc Aurèle ne se situe pas dans la lignée des philosophes du Portique, quel nouveau portrait pouvons-nous en brosser en se référant aux sources à disposition ?

1 – Un aristocrate

Sous l’Empire romain, l’éthique est commune à toute l’aristocratie. Le père de Nicolas de Damas par exemple, n’était pas un philosophe professionnel, mais un riche notable de Damas, renommé pour son éloquence et qui mourut avec la même sérénité que Socrate. Marc Aurèle, en tant qu’aristocrate, et non en tant que philosophe, doit donc vivre selon les règles de l’éthique – aussi appelée orthopraxie. Il doit maîtriser ses affects dégradants comme le chagrin, le désir, la colère ou  le deuil. « Les élites de l’Empire romain attendaient des philosophes qu’ils leurs fournissent des discours permettant de rester droits, c’est-à-dire de continuer à remplir le rôle social, selon les critères d’une éthique commune à l’aristocratie » (p.67), explique le commentateur.

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Dans ce cadre, les Pensées de Marc Aurèle ont un objectif tout à fait personnel et non doctrinal. Quand l’empereur se dit à lui-même « prends soin de toi », il cherche avant tout à faire correspondre son soi à l’idéal social, commun et partagé de l’aristocratie romaine. Car chez les Anciens, on ne distingue pas le soi social du moi intérieur. « C’est à partir de cette pratique […] qu’il faut comprendre le premier livre des logoi de Marc Aurèle dans lequel il passe en revue dans sa mémoire tous ceux, parents, maîtres, auxquels il doit une part de son éducation », explique Pierre Vesperini.

2 – Un philosophos mais pas un philosophe

Si Marc Aurèle est souvent considéré comme l’empereur-philosophe par excellence, c’est probablement en raison d’une confusion entre le titre honorifique de philosophos, et le terme de philosophe professionnel (Sénèque, Epictète…). Le titre de philosophos était effectivement parfois donné à des personnes qui n’étaient pas philosophes professionnels. Ce titre désigne tout de même un homme aux qualités – intellectuelles comprises – remarquables. C’est le cas par exemple de Chairéas, le gendre idéal dont parle Lucien, et qui était vraisemblablement un banquier comme son père. « Marc Aurèle fut le seul des princes de l’Empire à rechercher et à obtenir le surnom de philosophos » (p. 170-171), résume l’historien.

3 – Un Romain

En tant qu’empereur romain, Marc Aurèle poursuit aussi l’idéal de l’aequanimitas, qui correspond à « l’état de l’âme (animus) à partir duquel on peut alterner », selon les temps et les moments, « la majesté (grauitas) et la douceur (suauitas) » (p.72). Cet idéal, incarné en la figure d’Antonin, paraissait inaccessible à Marc Aurèle et c’est pourquoi il avait besoin des logoi pour s’en approcher. Cette droiture devait offrir un spectacle de beauté : « fais-toi briller », écrit-il. Sous l’Empire romain, cette expression n’a rien d’anodine. On prend autant de plaisir à admirer le courage des gladiateurs que la sagesse de celui qui soutient son exil, reste joyeux dans la maladie, ou surmonte la mort d’un proche. L’éthique est aussi une esthétique. On brille par ses dispositions intérieures. Les logoi ont donc une fonction éthique et esthétique. C’est d’ailleurs pour cela que l’anthropologue refuse de parler de méditations ou d’exercices spirituels pour évoquer les Pensées. La dualité corps-esprit n’existait pas chez les Anciens. « [Leurs] pratiques engagent avant tout un corps, un corps socialisé, et un corps dont l’âme n’est rien d’autre que ce qui l' »anime »» (p.21.). Pour le dire autrement, le visage porte les marques de la sagesse et cela se voit, s’admire, se contemple (notamment dans le regard).

4 – Un religieux, initié, et détenteur d’un savoir ésotérique ?  

Finalement, l’idéal éthique, social et esthétique de Marc Aurèle est aussi religieux (ces catégories sont indissociables à l’époque). L’empereur priait régulièrement pour sa famille, ses amis et ses proches :

« Sur toutes choses invoque (epikalou) les dieux. Et ne t’inquiète pas de la quantité de temps que tu passeras à les prier. Même trois heures passées ainsi suffisent (arkousi) » (p.139).

Si pour Pierre Hadot, les dieux ne sont qu’un simple nom donné par convention à l’ordre de la nature, Pierre Vesperini présente une toute autre interprétation. Pour l’anthropologue, les dieux sont bien loin d’être des abstractions et sont au contraire très visibles : Marc Aurèle calme son angoisse de la mort à plusieurs reprises en se disant qu’il existe un au-delà peuplé par les dieux. En outre, il s’en remet aux prières, aux rêves et aux oracles pour communiquer avec eux. L’empereur les remercie même pour lui avoir « envoyé en rêve l’indication de divers remèdes, en particulier contre [ses] crachements de sang et [ses] vertiges, et à ce propos, à Gaëte, une espèce d’oracle » (p.139).

L’auteur des Pensées allait parfois jusqu’à offrir des sacrifices aux dieux, ce qui le rapproche Épictète qui invitait lui-même ses disciples à sacrifier aux dieux dès qu’ils progressaient sur le chemin de la vertu. Pierre Vesperini ajoute que l’empereur était initié aux mystères d’Éleusis, qu’il a côtoyé le prêtre égyptien Harnouphis et qu’il se peut même, selon des sources juives de l’époque romaine, qu’il ait discuté avec des rabbins. Dans ce cadre, les Pensées pourraient s’étudier comme un texte hermétique. Par exemple, quand Marc Aurèle parle de « vivre avec les dieux » ou de « l’île des Bienheureux » où il se rendra s’il ne se détourne pas de ses résolutions, ce ne sont pas des simples images mais probablement des références au devenir-dieu initiatique, expression signifiant littéralement ce qu’elle dit, dans un sens qui demeure obscur pour les non-initiés, mais qui fait écho aux « lamelles initiatiques » (p. 150). Épictète ne dit pas le contraire quand il présente la « définition la plus claire qu’il peut donner du stoïcien parfait » (p.150) : « il faut devenir un dieu à la place de l’homme » (p.150).

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Les étranges vases retrouvés à Éleusis, en lien avec la philosophie initiatique

De même, le fameux « démon » dont parle l’empereur dans ses logoi est peut-être à comprendre à partir de la philosophie initiatique. Il y aurait l’âme, le corps et le démon. Et ce démon, qu’Épictète avait, encore une fois, déjà mentionné, serait une sorte d’inspecteur. Il surveille nos actions, nos paroles et nos pensées. Il n’y a aucune raison d’en faire une métaphore d’une faculté de l’âme car Marc Aurèle distingue clairement l’âme et le démon. En vérité, le mystère reste entier quant à la représentation que l’aristocrate romain se faisait de cette notion. Contrairement à ce que pense Pierre Hadot, la religion n’a donc rien d’abstrait chez l’empereur. En revanche, il est difficile d’estimer la place qu’elle occupait réellement dans sa vie.

Épilogue : Marc Aurèle n’était pas progressiste

En refermant le livre de Pierre Vesperini, difficile de ne pas être convaincu. L’auteur maîtrise son sujet, multiplie les références et se réfère constamment aux étymologies grecques et latines. Marc Aurèle ne serait donc pas ce philosophe-empereur stoïcien, mais un « aristocrate romain devenu empereur à contre cœur » (p. 169), qui, comme tout aristocrate romain un peu érudit, se servait des logoi pour « rester droit » conformément à l’idéal commun du soi social. Le titre honorifique de philosophos aura pu créer une confusion chez les contemporains mais les commentateurs humanistes ne l’ont jamais assimilé à un philosophe professionnel stoïcien. Dans son épilogue, Pierre Vesperini se veut encore plus iconoclaste, en déconstruisant les croyances liées à l’empereur et qui étaient parfois avancées comme preuves de son stoïcisme.

Il commence par expliquer que les mesures prises pour favoriser l’affranchissement des esclaves ne l’étaient que pour faciliter la libération des honnêtes citoyens malencontreusement asservis. P.A. Brunt a d’ailleurs montré que ces décisions en faveur de l’affranchissement constituent une tendance de fond chez les empereurs et non une mesure propre à Marc Aurèle. Ce dernier, bien au contraire, a rendu plus sévère la législation : il fut par exemple le premier « à ordonner que gouverneurs, magistrats locaux et soldats assistent les maîtres dans leur recherche des fugitifs » (p. 165) ou à encourager la torture pour faire avouer les esclaves plus facilement.

Ensuite, « son universalisme ne l’empêchait pas d’exterminer les Barbares et de célébrer ces massacres (la colonne aurélienne en témoigne), de se faire représenter foulant l’un d’entre eux sous les sabots de son cheval, présidant à la décapitation de deux prisonniers, ou encore accueillant des soldats lui présentant des têtes d’ennemis » (p.169).

Finalement, il n’était pas un « féministe avant l’heure » dans la mesure où il ne considérait pas qu’un mari qui, sous l’effet de la douleur, tue son épouse prise en flagrant délit d’adultère, mérite d’être puni. Il préférait, comme beaucoup, respecter cette tradition misogyne plutôt que de la remettre en question.

Plaidoyer

Pour toutes ces raisons, cet ouvrage, bien que brouillon dans sa forme, mérite un réel éclairage au sein de la communauté stoïcienne anglophone et francophone car il ouvre de nombreux débats sur Marc Aurèle. S’il n’était pas un philosophe stoïcien professionnel, comme cela semble être le cas, au regard de sa biographie et du récit de Vesperini, peut-on alors encore considérer que ses Pensées ont la même valeur que le Manuel d’Epictète ou les Lettres de consolation de Sénèque pour les adeptes du stoïcisme moderne ?


Informations pratiques : 
Droiture et mélancolie, Sur les écrits de Marc Aurèle
Auteur : Pierre Vesperini
Première date de publication : 2016
Éditions utilisées pour le compte-rendu : Verdier, 2016
Nombre de pages : 192
Acheter en ligne (lien affilié) : https://amzn.to/358ZyGi

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