Le terme pornographie renvoie ici principalement aux productions audiovisuelles disponibles sur Internet, mais le lecteur pourra étendre le propos à toute autre œuvre qui stimule son appétit sexuel.
Le Stoïcisme est une philosophie de vie de l’Antiquité qui considère que la finalité de l’existence humaine est la vertu, c’est-à-dire l’excellence de caractère, le contrôle de soi, la capacité à faire preuve de courage, de justice, de modération et de sagesse.
Le plaisir est légitime et nécessaire
Contrairement à une vision absurde très répandue, le Stoïcisme ne condamne pas le plaisir.
Dans une position souple, le plaisir est acceptable s’il se présente à soi sans s’opposer directement à la vertu : le plaisir d’aller manger au restaurant de temps à autre, le plaisir d’une étreinte érotique avec un partenaire apprécié, le plaisir de partager quelques verres entre amis, etc. Sénèque témoigne même du plaisir de consommer du vin de temps à autre pour relâcher la tension de l’âme (De la tranquillité de l’âme, 3 – 9).
Dans une position plus stricte, le plaisir n’est accepté que s’il aide directement à pratiquer la vertu ou bien s’il est corrélé à cette dernière : le plaisir de résister à la tentation, le plaisir de mettre sa pensée et ses actions en harmonie avec la vertu, le plaisir du repos bien mérité, etc. Sénèque dit d’ailleurs du plaisir des Sages :
Les plaisirs des sages sont paisibles, mesurés, presque ternes, contenus et à peine remarqués ; ils viennent sans être appelés, et, bien qu’ils soient accourus d’eux-mêmes, ils ne sont point en honneur et sont reçus sans aucune joie.
De la vie heureuse (12)
Entre ces deux positions, il faut voir une gradation.
En quoi cela éclaire-t-il notre rapport à la pornographie ?
Eh bien, tout d’abord, un Stoïcien est un progressant. Il progresse vers la vertu, c’est-à-dire vers l’autonomie, l’indépendance, le bonheur.
Si on est dépendant ou si on ignore l’intensité de sa dépendance envers la pornographie, il faut évaluer cette dernière à travers différents exercices comme l’abstinence ou l’attention à soi-même.
Exerce-toi à faire du vin un usage convenable, non pas pour boire beaucoup (il y a bien des maladroits qui s’y exercent), mais d’abord pour t’en priver ; exerce-toi à t’abstenir d’une fille. Puis un jour, à titre d’épreuve, tu trouveras toi-même l’occasion d’affronter le combat pour savoir si tu es encore vaincu par tes représentations.
Épictète, Entretiens (III, XII, 7 à 12)
Si on est déjà indépendant du plaisir pornographique, il faut continuer à chercher la progression morale en travaillant sur d’autres plaisirs ou en se soumettant de façon contrôlée à la tentation. Ce n’est qu’une fois Sage que la progression est achevée.
Et cela est très rare.
Ainsi, même si la position la plus stricte n’attire pas le pratiquant stoïcien, ce dernier s’y dirige naturellement dans sa pratique.
Au fur et à mesure que le progressant se transforme, son désir s’oriente naturellement vers les choses nécessaires et suffisantes au bonheur, si bien que ce qui paraît être une ascèse des plaisirs aujourd’hui sera un contentement demain.
Le plaisir pornographique n’est pas le plaisir sexuel
La critique du plaisir pornographique ne doit pas être confondu avec la critique du plaisir sexuel. Le plaisir pornographique est un plaisir qui s’ajoute au plaisir sexuel. Il est comme une drogue qui intensifie le plaisir des sens. Il est hyperstimulant et possède sa fin en lui-même ; alors que le plaisir sexuel n’a pas (toujours) sa fin dans la satisfaction d’une pulsion.
Les effets du plaisir pornographique peuvent, au-delà d’un certain seuil, être néfastes pour la tranquillité de l’âme : troubles, addictions, besoin de voir des images de plus en plus extrêmes/différentes pour garder le même niveau d’excitation, etc.
C’est en cela qu’il est important de s’en rendre indépendant. On ne verrait pas de mal à vouloir se rendre indépendant de l’alcool, du cannabis ou du sucre : certains diraient même que cela est bien. Il en va de même pour la pornographie.
Le progressant doit avoir conscience des effets de ses actions sur autrui
Au-delà de ces considérations sur l’intérêt propre, le Stoïcisme est aussi très concerné par l’intérêt commun. Les deux sont d’ailleurs liés : mon intérêt propre passe par l’intérêt des autres. Si je nuis à autrui par mon action, je me rends coupable d’une faute morale.
Quand on fait une faute contre quelqu’un, on en commet une aussi contre soi-même ; en faisant tort à autrui, on se fait en même temps un tort personnel, puisqu’on se pervertit.
Marc Aurèle, Pensées pour moi-même (IX.IV)
Si le progressant en est à un stade où il consomme encore de la pornographie, cela implique deux choses : – Il faut s’assurer que le média consumé est éthique : acteurs et actrices consentantes, en-dehors de tout trafic humain (un marché noir très lié à la pornographie !), volonté de l’équipe technique d’être juste et bienveillante, etc. Dans les faits, s’assurer de cela est très difficile. On peut néanmoins considérer certaines productions plus éthiques que d’autres.
Il faut se poser la question suivante : accepterions-nous que notre meilleur·e ami·e joue dans ce genre de production ? Ce faisant, on s’appuie sur nos intuitions morales pour évaluer l’éthique de telle ou telle production. Cela revient à appliquer la justice adelphique du Stoïcisme, qui veut que l’on se comporte avec autrui comme on le ferait avec nos frères et nos sœurs. Si cela nous paraît inacceptable, il faut s’abstenir.
Quel que soit notre rapport actuel à la pornographie, le Stoïcisme nous invite donc à évaluer notre dépendance et à évoluer pour se rendre de plus en plus indépendant de ce plaisir pornographique, jusqu’à l’indépendance même.
Dans cette évolution s’exprime la volonté de prendre soin de sa Raison, c’est-à-dire de soi-même et des autres ; ce qui revient, pour les Stoïciens, à suivre sa Nature d’être humain.
En moins d’une minute
- Un stoïcien cherche constamment à progresser vers la Vertu. Le progrès, c’est la volonté de progresser.
- La consommation de pornographie (différent du plaisir érotique ou sexuel) n’a pas d’utilité par rapport à la Vertu.
- Il faut alors au moins modérer sa consommation de pornographie et veiller à respecter la vertu de la Justice.
- Sur le long-terme, cette modération conduit naturellement à une abstinence, car, plus on progresse vers la Vertu, moins l’esprit désire des choses sans rapport à la Vertu.
Cette publication est un condensé pratique et reformulé du billet de blog suivant : https://unregardstoicien.com/2019/10/05/stoicisme-et-pornographie/