Covid-19 : vivre le confinement en toute sérénité (avec Épictète)

Depuis la crise sanitaire provoquée par le coronavirus, de nombreux pays ont mis en place des mesures de confinement, contraignant les citoyens à rester chez eux. Dans ce contexte bien particulier, comment éviter l’ennui, l’anxiété et le sentiment d’isolement ? La sagesse stoïcienne peut nous aider.

Précisons d’emblée que l’obligation de rester chez soi toute la journée est un privilège. Le personnel médical et hospitalier, les caissières, les livreurs/facteurs, les agents de propreté urbaine, en un mot, toutes les forces vives du pays qui sont appelées à sortir pour travailler malgré la tempête n’ont pas le luxe de pouvoir compter chaque heure de la journée. À cela, il convient de ne pas oublier les sans-domicile fixes, les personnes malades à l’hôpital et celles qui, pour une raison ou une autre, n’ont pas d’espaces personnels sécurisés.

Ce billet s’adresse donc à une majorité privilégiée – dont je fais partie –, qui n’en demeure pas moins isolée face à des problématiques nouvelles.

Confinement et sentiment d’être confiné

Qu’est-ce que le confinement ? C’est l’obligation de rester dans un espace fermé. Première remarque : le confinement et le sentiment d’être confiné sont deux choses différentes. Du point de vue stoïcien, le confinement n’est vécu comme une prison que si l’esprit est déjà en prison.

« Quelle prison ? Celle où il se trouve maintenant, puisqu’il s’y trouve contre son gré ; car là où on est contre on gré, on est vraiment en prison. C’est ainsi que Socrate, lui, n’était pas en prison, puisqu’il y était de son plein gré » (Épictète, Entretiens, I, XII)

Mais tout le monde n’est pas Socrate et, de fait, ce confinement entraîne chez beaucoup de personnes des troubles plus ou moins grands. Il est pourtant possible de ne pas ressentir cela en adoptant une certaine hygiène mentale.

Épictète dit par exemple la chose suivante :

 « Si les circonstances veulent que tu vives seul ou avec peu de compagnons, appelle cela un repos et tire de la circonstance le parti que tu dois. Converse avec toi-même, exerce tes représentations, perfectionne tes prénotions » (Épictète, Entretiens, IV, IV)

L’enseignement de cet extrait est multiple.

L’importance des mots

Tout d’abord, il invite à peser soigneusement les mots que l’on utilise pour qualifier une situation car nos représentations sur la réalité déterminent notre état d’esprit plus que la réalité elle-même. L’isolement est ainsi appelé « repos » et non pas « solitude », connotée plus négativement. C’est un processus que l’on retrouve ailleurs chez les stoïciens, qui invitent à ne jamais qualifier la maladie, la douleur ou la mort de « mal » car ce serait ajouter une douleur intérieure (peine, chagrin) à la douleur extérieure (physique). Dans un autre registre, mais pour des raisons similaires, les comédiens préfèrent souvent parler d’« excitation » plutôt que de « stress » avant de monter sur scène.

Épictète invite ensuite à tirer de la circonstance le parti que l’on doit, c’est-à-dire de faire de ce repos quelque chose d’utile à soi. Il donne comme exemple : converser avec soi-même, exercer ses représentations et perfectionner ses prénotions. Ces trois activités sont réconfortantes dans la mesure où il n’y a absolument besoin de rien ni de personne pour les réaliser. Voyons-les en détails.

Exercice n°1 : Converser avec soi-même 

L’isolement entraîne toujours, sur le long-terme, une activité de penser introspective. Certains l’évitent pour ne pas avoir à se retrouver face à soi-même. Pourtant, dans le contexte du confinement, elle devient inévitable. Le télétravail, Netflix, les jeux vidéo, le ménage et les appels entre amis ne pourront pas éloigner indéfiniment la confrontation avec soi-même. Or, si la confrontation est subie, elle peut mener à de grands troubles.

Au lieu de subir notre activité de penser sous le confinement, Épictète invite donc à converser avec soi-même, à penser à partir du mouvement intérieur de son esprit. La pensée est le dialogue silencieux de l’âme avec elle-même, dit Socrate dans le Théétète de Platon. Lire un livre, le fermer, puis discuter en soi-même de ses idées, c’est converser. La conversation avec soi-même peut d’ailleurs être ludique, conduire à un état quasi-hypnotique et constituer un noble délassement.

Mais ce que Épictète recommande probablement ici, c’est de profiter de la solitude pour se poser les bonnes questions, se dire les bonnes choses. De même que la crise a entraîné chez certains un questionnement du modèle de société, il faut questionner son propre mode de vie. La conversation avec soi-même appelle des questions proprement philosophiques : qu’est-ce que je désire dans la vie ? Où en suis-je ? Qu’est-ce que je dois changer ? Ces questions importantes nécessitent un certain temps de méditation et le confinement présente un contexte idéal.

Plus le confinement durera, plus les gens prendront donc conscience de ce qui compte vraiment dans leur existence. Derrière la vague, il y aura sûrement du tri à faire dans ses possessions matérielles, ses activités et ses relations. Se retrouver face à soi-même peut conduire à des révolutions intérieures.

Exercice n°2 : Exercer ses représentations

Épictète invite ensuite à exercer ses représentations. Les représentations désignent simplement les impressions qui traversent notre esprit. En période de confinement pendant une crise sanitaire, on peut facilement nourrir son esprit d’un contenu médiatique anxiogène. C’est que la société a invisibilisé la maladie et la mort. Elles avaient l’écho d’une menace lointaine. En s’imposant à présent dans le quotidien de nos médias, le rappel de notre condition biologique peut générer une certaine anxiété.  

Dans le stoïcisme, le trouble est toujours le résultat d’un faux jugement. Épictète explique par exemple dans le livre II de ses Entretiens (XIII) que l’anxiété provient d’un désir impossible à réaliser et qu’elle est la marque d’ignorance. Il ne s’agit aucunement de blâmer les personnes anxieuses, mais de les inviter à exercer leurs représentations. Concrètement, cela revient à distinguer ce qui dépend absolument de soi et ce qui ne dépend pas absolument de soi. Tomber malade ne dépend pas absolument de soi puisque même si on minimise les risques, il est possible d’attraper la maladie. Ne pas craindre la maladie dépend absolument de soi, puisque même malade, il est possible de ne pas craindre la maladie (un entraînement préalable est certes nécessaire).

Cela ne signifie pas qu’il faille ignorer les mesures de sécurité (bien au contraire, il est sage de minimiser les risques autant que possible !), mais qu’il faut aussi y ajouter des mesures de prévention psychologique. C’est cela qu’il faut comprendre dans le conseil d’Épictète. La maladie fait partie de notre champ des possibles. Il faut se préparer à l’éventualité d’une mauvaise nouvelle, travailler son propre rapport à la maladie et à la mort, contrôler ses pensées au lieu d’être contrôlé par elles, en un mot, anéantir le mal intérieur que provoque le fait de mal penser.

Mais le stoïcisme n’invite pas non plus à ruminer toute la journée le rappel de sa condition humaine. Un juste milieu est nécessaire : il ne faut ni l’ignorer, ni s’y morfondre. Travailler ses représentations, c’est aussi contrôler le flux de données qui traverse notre esprit. Rien ne sert de consulter le fil d’actualité sur Twitter, les rumeurs des réseaux sociaux et les chaînes d’information en continu toute la journée. Il est important de s’informer en cette période, mais un petit coup d’œil en début ou en fin de journée suffit et peut permettre de limiter le développement de l’anxiété.

Exercice n°3 : Perfectionner ses prénotions

Le dernier conseil d’Épictète concerne le perfectionnement des prénotions, que l’on peut traduire comme les idées spontanées sur les choses. Dans ses Entretiens, Épictète questionne surtout les prénotions morales (le Bien, le Beau, le Bon et leurs opposés). L’important est d’arriver à la vérité ou, du moins, à une norme obtenue par des moyens logiques. Dans le contexte actuel, nous avons tous, plus ou moins, un avis sur le coronavirus, la pandémie, les réactions des gouvernements, etc.

Épictète invite alors (III, XI) à mettre au clair les raisonnements sous-jacents de chaque opinion pour ne donner son assentiment qu’à ceux qui respectent les critères de validité. Une certaine partie de la population a par exemple pu être séduite par la thèse complotiste voulant que le coronavirus soit une fabrication humaine ; en réalité, il s’agit bien d’une mutation naturelle. De façon générale, le stoïcisme souligne que l’on n’est pas obligé d’avoir une opinion sur un sujet si on manque d’information sur ce sujet. Dans tous les cas, à travers cette activité, Épictète indique qu’il faut vérifier l’information ou, plus exactement, la logique à l’œuvre derrière nos convictions. Un petit savoir bien maîtrisé vaut mieux qu’une vaste connaissance que l’on tient pour vraie sans vraiment savoir pourquoi.

C’est cela qui peut nous permettre de rectifier le jugement que l’on porte sur la maladie, la mort, de rectifier nos fausses croyances mais aussi d’affiner l’opinion politique et morale que l’on peut avoir sur la gestion de crise des gouvernements. Cette activité est tout simplement essentielle pour avancer individuellement et collectivement dans une lucidité nécessaire.

Conclusion

En résumé, s’il fallait rapporter de façon un peu forcée les activités proposées par Épictète à leur utilité, il est possible de répondre à la solitude en conversant avec soi-même, à l’anxiété en exerçant ses représentations et à l’ennui en perfectionnant ses prénotions. Bien entendu, il s’agit ici d’exemples proprement stoïciens d’exercices philosophiques. Pendant le confinement, chacun doit composer à la fois avec la nature de son confinement (une maison de campagne n’offre pas les mêmes possibilités qu’un studio parisien) et avec sa propre nature (apprécier sa propre compagnie ne s’apprend pas en deux jours). Le stoïcisme invite ainsi à se familiariser avec ce nouveau rapport à soi-même qu’offre le confinement pour que l’on puisse sortir grandi et non diminué de cette situation.


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