En 1910, le franc-maçon Albert Lantoine créé la logique du Portique, en hommage au fondateur du stoïcisme, Zénon. Sur son site internet À l’ombre du Portique, la loge était encore active en 2012. Elle semble avoir cessé son activité depuis. Comment le stoïcisme était-il compris et pratiqué par ces francs-maçons ? Retour sur cette histoire méconnue et intrigante de francs-maçons qui se réclament ouvertement du stoïcisme.
À NOTER
J’ai essayé de contacter à plusieurs reprises, par email, la Grande Loge de France (à laquelle appartient la loge du Portique) via le formulaire de leur site internet, sans réponse de leur part. Cet article s’appuie donc essentiellement sur une recherche documentaire.
Fondation et histoire de la loge du Portique
Qu’est-ce que la franc-maçonnerie ?
Il n’existe pas de définition unique de la franc-maçonnerie. En juillet 2023, Wikipédia propose la description suivante :
Le terme franc-maçonnerie désigne un ensemble d’espaces de sociabilité sélectifs qui recrutent leurs membres par cooptation et pratiques des rites initiatiques se référant à un secret maçonnique et à l’art de bâtir. […] Elle se décrit, suivant les époques, les pays et les formes comme une “association essentiellement philosophique et philanthropique”, comme un “système de morale illustré par des symboles” ou comme un “ordre initiatique”.
Les francs-maçons se réunissent pour discuter, échanger, réfléchir à la manière dont ils peuvent évoluer, s’instruire, s’améliorer eux-mêmes, aider les autres et contribuer à l’évolution de la société. L’enseignement franc-maçon passe notamment par l’initiation, les rituels, la symbolique.
Qu’est-ce que la Grande Loge de France ?
La Franc-maçonnerie comprend plusieurs obédiences. Une obédience est un regroupement de loges maçonniques. Une loge maçonnique est un groupe de membres au niveau local, souvent constitué en association.
La loge du Portique, qui nous intéresse ici, appartient à l’obédience de la Grande Loge de France. Il s’agit de la plus ancienne obédience maçonnique française et de la deuxième en effectifs. En 2023, elle regroupe plus de 930 loges réparties sur le territoire national, mais aussi à l’étranger et sur les cinq continents, ce qui représente environ 31 000 francs-maçons.
La Grande Loge de France (GLDF) a été formée à Paris le 7 novembre 1894 en réunifiant différents courants maçonniques de la tradition écossaise, qui pratiquaient le Rite Écossais Ancien et Accepté (REAA) — rite maçonnique le plus pratiqué dans le monde. La GLDF partage la devise de la République française : Liberté — Égalité — Fraternité. Elle se caractérise par son attachement aux traditions maçonniques, sa laïcité et son indépendance politique.
Il est demandé aux francs-maçons de la GLDF de croire au Grand Architecte de l’Univers, en tant qu’entité qui représente le Dieu de ceux qui en ont un, ou toute autre chose pour ceux qui n’en ont pas. La GLDF est uniquement masculine (elle demande aussi un casier judiciaire vierge), mais entretient d’étroites relations avec d’autres obédiences ainsi que des loges féminines ou mixtes.
Comment a été formée la loge du Portique ?
C’est le franc-maçon Albert Lantoine (1869-1949) qui rassemble d’autres francs-maçons pour constituer la loge du Portique, le 12 juillet 1910, au 42 rue Rochechouart à Paris. D’après un document daté du 26 juin 2010, à l’occasion du centenaire de la loge, il y avait 27 frères fondateurs, venus principalement de la loge de la « Jérusalem écossaise ».

Albert Lantoine, natif d’Arras, était un écrivain libertaire et humaniste. Il a commencé sa carrière littéraire au cabaret du Chat-Noir à Montmartre. D’après une note interne du centenaire de la loge, l’anarchisme de Lantoine s’exprimait dans sa confiance extraordinaire en la raison des hommes et dans la recherche de la vérité, en dehors des dogmes et des lieux communs. Il rejetait les certitudes bourgeoises et la paresse intellectuelle, préférant un esprit ouvert. Son engagement maçonnique et public fut constamment éclairé par un rêve pacifiste au cours des premières années du 20ᵉ siècle.
Les 27 membres fondateurs de la loge du Portique sont loin d’être des intellectuels désengagés. Ils sont, au contraire, investis dans la section française de l’internationale ouvrière (SFIO), encore récente à l’époque. Ils souhaitent se dévouer à la recherche de la vérité, en s’inspirant des principes stoïciens, qu’ils considèrent proches des principes de la franc-maçonnerie.
À quoi ressemble le Zénon idéal ? C’est un homme qui, sachant que l’inévitable est sur lui suspendu, accepte les rigueurs et les bonheurs de la vie avec une égale humeur. Qui sait que le Monde est un tout dirigé par la Raison, le Logos. Qui tend à s’exprimer de la façon la plus rigoureuse et la plus économique possible pour s’approcher au plus près de la vérité. Qui enfin s’efforce d’être un homme de bien, aussi bien dans la cité que pour ses proches.
N’est-ce pas là le portrait d’un Franc-maçon, mes FF∴ ? En tout cas ne voyez vous pas dans ce Zénon les qualités d’un franc maçon ?
Planche (dissertation) tracée par JAcques B. pour la tenue du 28.4.6992, mercredi 8 avril 2009
Comment a évolué la loge du Portique, depuis sa fondation jusqu’à aujourd’hui ?
La loge du Portique a existé pendant au moins 100 ans, jusqu’en 2010. Sur le site internet de la loge, leportique427.org (à présent inaccessible), le dernier article publié date du 4 juin 2012. Il ne semble pas y avoir eu d’activité depuis.
Tout au long de son histoire, la loge a été mise en sommeil ou quasi-sommeil à plusieurs reprises :
- après la première guerre mondiale, de 1919 à 1921 ;
- pendant la Seconde guerre mondiale de 1941 à 1944 (réunions maçonniques interdites) ;
- possiblement depuis 2012 (aucune activité ou communication sur le site internet, il n’est pas certain que la loge existe encore).

Quelles étaient la philosophie et les valeurs de la loge du Portique ?
Comment se présentent les francs-maçons de la loge du Portique et quel est leur lien avec le stoïcisme ?
Le manifeste de la loge du Portique
Albert Lantoine a prononcé un discours officiel lors de la fondation de la Loge du Portique. Le début de ce discours, qui fait office de manifeste, est reproduit dans la revue La Lumière Maçonnique (n°7). Le voici tel quel (je mets en gras les passages qui me semble importants).
Le manifeste en entier
« Le Portique ! Ce titre veut exprimer que les questions philosophiques provoqueront notre intelligence. C’est ainsi — je pus m’en rendre compte au cours de conversations avec plusieurs de nos FF. [chers frères] — qu’il fut généralement entendu. D’érudits hellénistes — de ce que le “Portique” synthétisa la doctrine des Stoïciens (dont les paradoxes s’alliaient si peu au caractère hellénique fait de pondération et de mesure) — craignaient qu’on ne nous attribuât la prétention d’être, par dessus les âges, les disciples de Chrysippe et de Zénon. Et ce fut à tort, parce que le public, devant un nom de société, comme devant un titre de journal ou de revue, ne s’attache pas au sens précis du mot, mais à l’impression qu’il donne, à l’évocation qu’il suggère. Et il ne suggère aux imaginations qu’enchanta jadis la saveur des lettres grecques que des rhéteurs disant des choses profondes et douces devant des jeunes hommes attentifs. Il évoque l’Athènes aux matins clairs et aux soirs dorés alors que les philosophes distribuaient les préceptes de vérité à qui les voulaient goûter au hasard de la route ; et parfois l’homme penché la nuit sur les lèvres d’une courtisane y cueillait avec le baiser quelque parole de sagesse que le jour elle avait entendue — et comprise ! — dans les jardins de Platon !
Là-bas l’Agora souffrait toutes les passions de la vie politique. Des orateurs injuriaient ou acclamaient l’homme du jour, mais le vent favorable n’apportait pas leurs cris sous le portique sacré.
Nous aussi, nous fermerons la porte aux bruits de l’Agora, nous entrerons dans ce temple, selon le mot du Cynique, “avec des âmes neuves”, nous laisserons dehors nos chagrins, et nos joies aussi, et les rancunes que déposent en nous quotidiennement le labeur nécessaire, les coudoiements de la rue et la lecture des feuilles publiques. Ici les mots de haine ne seront pas prononcés. Haïr, lutter, flétrir sont des gestes d’impulsifs que nous avons raison — peut-être ! — d’accomplir parfois dans la vie profane, mais qui seraient déplacés dans cette enceinte. Ici nous ne voulons pas condamner les hommes — même ceux qui commirent les forfaits les plus grands — mais les comprendre, car le mobile de tous les actes, même de celui qui semble le plus irréfléchi, s’il n’apparaît pas au juge qui frappe, n’échappe jamais au penseur qui pardonne.
Nous voulons nous pencher vers les perversités morales comme un médecin examine les maladies corporelles, en songeant que pour les unes comme pour les autres, l’homme porte le poids d’un aveugle destin.
En ce moment, où la vie politique prend une place trop grande dans les préoccupations journalières, nous voulons considérer les choses au seul point de vue philosophique et critique — avec calme, avec douceur — et disons le mot : avec sérénité, car, serviteurs très humbles de l’Idée et de notre titre, nous savons que c’est la sérénité de la pensée hellène, inscrite aux frises du Parthénon comme dans les dialogues de Socrate, qui, plus que l’héroïsme des guerriers, a fait les âmes nobles et l’Hellade immortelle. »
Les points clés du manifeste
Dans ce manifeste, Albert Lantoine explique avoir choisi le terme « Portique », non pas pour se présenter en tant que stoïciens, mais plutôt par rapport à l’atmosphère qu’évoque ce nom. Pour lui, le Portique est en effet un espace protégé des passions de la vie politique d’Athènes. C’est l’endroit des paroles sages, profondes et douces. C’est aussi un lieu de production de connaissances : les francs-maçons du Portique veulent examiner les maux de la société et les « perversités morales », et stimuler leur intelligence par les questions philosophiques.
Albert Lantoine ne dit pas clairement si lui et ses camarades s’estiment être des disciples stoïciens ou non. Il n’y a ni confirmation, ni infirmation dans son propos. Son discours est en tout cas cohérent avec la philosophie stoïcienne : il y fait référence au poids du destin, au rejet des passions, à agir avec douceur et sérénité, à comprendre au lieu de condamner.
Par ailleurs, certains francs-maçons se réfèrent à Albert Lantoine en tant que stoïcien: « C’est en vrai stoïque qu’il fonda le Portique, en 1907, en hommage à Zénon », assure un membre de la loge dans une dissertation, en 1992.
Et les francs-maçons du Portique se faisaient appeler les Porticiens (comme ici), actualisant simplement le mot stoïcien en français moderne (Stoa = Portique en grec, ce qui a donné stoïcien = Porticien).
Les valeurs de la loge
Le Portique des francs-maçons reprend donc en grande partie les valeurs du stoïcisme, qui se mêlent avec les valeurs de la franc-maçonnerie, et, notamment, de la franc-maçonnerie écossaise.
Côté stoïcisme, la loge du Portique s’inscrit dans une tradition libertaire proche de celle parfois attribuée à Zénon de Citium. Elle s’oppose à l’astrologie et aux superstitions, à l’instar des stoïciens de l’Antiquité. Le Grand Architecte de l’Univers correspond au Logos universel pour les Porticiens.
Côté franc-maçonnerie, Albert Lantoine est attaché aux traditions et aux symboles. Il rétablit le port du Tablier (symbole franc-maçon), ce qui est très rare à l’époque, ainsi que la Bible sur l’autel des serments, ce qui est tout aussi rare.
En réalité, les valeurs du stoïcisme et de la franc-maçonnerie ne sont pas opposées dans la loge du Portique : « le stoïcisme, s’il est une valeur, est une valeur maçonnique », assure l’un d’entre eux. Cependant, dans sa forme comme dans son fond, la loge du Portique dénote avec les autres loges. Un certain Jean-Laurent Turbet, blogueur spécialiste des spiritualités, résumé la situation de la façon suivante :
Albert Lantoine avait créé en 1910 une loge « Le Portique » N°427 pour réveiller spirituellement et rituéliquement l’obédience. Cette loge a connu pas mal de vissicitudes lors de ces premières années d’existence car un tel projet connaissait des vives réticences internes. — À quelle date la Franc-Maçonnerie française a-t-elle abandonné le tablier ?, article du 26 février 2016
Quelles étaient les activités et études de la loge du Portique ?
De 1910 à 1912, les Porticiens se réunissent une fois par mois pour une série d’études, d’exposés et de discussions, chacune intitulée « psychologie de … », par exemple : psychologie du crime, des morales contemporaines, du malthusianisme, du socialisme, de la prostitution, de l’antisémitisme, de la délation, de l’autorité, de la chasse, de la pudeur, du sentiment religieux, du patriotisme, de la famille, du féminisme, de la guerre, de la peur, du silence, du rayonnement moral…
La loge du Portique semble privilégier une approche sociologique, fondée sur le « comment », plutôt que le « pourquoi », et délaisse les questions métaphysiques et religieuses (du moins, de 1910 à 1912).
Michel Dumesnil de Gramont, qui préside la Loge en 1924, puis en 1933, souligne la volonté de la loge d’observer et de comprendre les évolutions de l’intelligence, des sentiments et de la pensée, en se dénuant de toutes passions et de tout préjugé, pour se rapprocher de la réalité :
« … Oui, ce que l’on a toujours fait dans cet Atelier, et ce que l’on continuera de faire, si le destin ne nous déçoit pas, c’est de suivre d’un oeil impartial et curieux les évolutions de l’intelligence, les arabesques du sentiment et jusqu’à ces contorsions de la pensée ou de la passion qui scandalisent parfois l’observateur malhabile.
Et ce faisant, nous irons plus près de la vie que le commun des hommes qui se croient près de la réalité parce qu’ils font leur ordinaire d’opinions toutes faites, de sentiments stéréotypés et se fournissent d’idées dans leurs journaux, dans leurs comités ou dans leurs loges, comme certains vont dans les magasins de confection acheter gilets et pantalons. »
Michel Dumesnil de Gramont, Discours de 1924 à. la loge du Portique
La philosophie stoïcienne n’est jamais loin lors des réunions. Les trois parties du système de Zénon fonctionnent comme un système structurant :
- La physique pour l’étude du monde réel (le programme d’études) ;
- La logique pour la raison humaine (discussions rationnelles et argumentées)
- L’éthique pour la pratique des vertus (pas de passions dans la loge du Portique).
Il est difficile d’en savoir davantage sur les activités de cette loge après 1912. Les francs-maçons restent plutôt discrets et confidentiels sur leurs activités. Le site le.portique.free présente quelques travaux écrits de la Loge. Ces travaux nous permettent de constater que les francs-maçons avaient bien conscience des trois dimensions de la philosophie stoïcienne et qu’ils en tenaient compte dans leur pratique. Ils permettent également de réaliser que les travaux ne portent pas nécessairement sur le stoïcisme — il s’agit surtout d’un cadre éthique qui fusionne avec le cadre éthique de la Grande Loge de France.
Quelles étaient les figures marquantes de la loge ?
Si vous souhaitez mener des recherches approfondies, voici la liste des Vénérables Maîtres du Portique : Albert Lantoine (1910-1919, 1922, 1934), Francis Baumal (1923 et 1929), Michel Dusmenil de Gramont (1924 et 1933), Nathan Klugmann (1925 et 1935), Jacques Marechal (1926, 1928 et 1953-1954), Francis Forest (1927), Pierre Antoine Gallien (1930), Marcel Barriere (1931), Gustave Louis Tautain (1932 et 1939), Jean Cassou (1936), Louis Gallie (1937 et 1949-1950), Max Fuchs (1938), Gustave Louis Tautain (1939), Jean Hervé (1940 et 1945-1946), Antoine Drouet (1946-1947), Neyir Gourdji (1947-1948), Witold Klimotwitcz (1948-1949), Etienne Gout (1950-1951 et 1973-1975), René Malthete (1951-1952), Emile Namer (1952-1953 et 1963-1964), Nguyen Manh Don (1954-1955), Armand Pachot (1955-1957), Jean Pierre Pernes (1957-1958), Vincent La Voix (1958-1959), Marcel Alba (1959-1960), Robert Salgues (1960-1961), Ladislas Ney (1961-1963), Daniel Chenet (1964-1965), Pierre Guth (1965-1967), André Legall (1967-1969), Henri Xenard (1969-1971), Jacques Veissid (1971-1973).
Conclusion : les loges stoïciennes existent partout dans le monde
La loge du Portique appartient finalement à la fois à l’histoire de la franc-maçonnerie et à l’histoire du stoïcisme. Elle donne à voir la façon dont un groupe de francs-maçons s’est approprié la doctrine stoïcienne : ils ont cherché à comprendre le monde en se détachant des préjugés, du jugement, de la condamnation, des passions, en cultivant la sérénité, la raison ; tout cela en étudiant la psychologie des sentiments et de la société. Ils avaient à l’esprit les trois disciplines du stoïcisme — physique, logique, éthique.
Aujourd’hui, même si la loge maçonnique du Portique semble avoir cessé son activité, des « loges » stoïciennes continuent d’exister un peu partout dans le monde. Avec le renouveau du stoïcisme, de plus en plus de personnes échangent et se rencontrent, en ligne ou à l’occasion de cafés philos et d’événements, pour discuter et pratiquer la philosophie de Zénon. L’association Stoa Gallica, par exemple, organise régulièrement ce genre de rencontres qui animent la communauté stoïcienne francophone.
Quels que soient le lieu et la nature des groupes de stoïciens qui se forment, le stoïcisme peut nourrir l’intelligence, la connaissance, la compréhension et la concorde, au sein de la franc-maçonnerie comme ailleurs ; et ce mouvement continue de grandir depuis le début du 21e siècle.
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Salut Jean-Baptiste,
Beau travail de recherche, je découvre cette loge maçonnique avec ton article.
Bonne journée,
Maël