Zénon de Kition : ce que les papyrus d’Herculanum décryptés en 2025 nous apprennent vraiment

En 2025, de nouvelles techniques d’imagerie ont permis de lire des passages jusqu’ici invisibles d’un papyrus historique : l’Histoire du stoïcisme, de Philodème de Gadara. Ce texte, enseveli sous la lave volcanique à Herculanum depuis 79 apr. J.-C., apporte aujourd’hui des précisions inédites sur Zénon de Kition, le fondateur du stoïcisme.

Un papyrus épicurien… qui parle des premiers stoïciens

L’Histoire du stoïcisme est un texte rédigé par le philosophe épicurien Philodème de Gadara, qui vivait au 1ᵉʳ siècle av. J.-C. Il écrit donc près de trois siècles après Zénon de Kition : à cette époque, le stoïcisme est déjà solidement implanté à Rome grâce à Panétius et Posidonius, bien avant Épictète ou Marc Aurèle. Ce texte fait partie des papyrus retrouvés à Herculanum, une ville ensevelie lors de l’éruption du Vésuve. Le papyrus qui le contient, appelé PHerc. 1018, a été carbonisé par la chaleur, mais a survécu, devenant ainsi l’un des rares témoignages directs sur la manière dont les philosophes de l’Antiquité racontaient l’histoire du stoïcisme.

Ce papyrus exceptionnel est extrêmement difficile à lire : l’encre et le support, tous deux à base de carbone, se confondent presque complètement. De plus, le rouleau a été retrouvé fragmenté et est aujourd’hui fixé dans des cadres, impossibles à manipuler sans risque. Pour cette raison, le texte est resté en grande partie illisible pendant des siècles.

Grâce à des techniques modernes d’imagerie — infrarouge, tomographie, et plus récemment thermographie pulséeles chercheurs parviennent aujourd’hui à révéler du texte disparu depuis l’Antiquité. Ces méthodes ont permis une avancée majeure : la dernière édition de l’Histoire du stoïcisme contient 10 % de texte grec en plus par rapport à l’édition de 1994. Cela éclaire de nouveaux aspects de la vie de Zénon de Kition et d’autres figures importantes comme Chrysippe ou Panétius. Un document presque perdu retrouve ainsi progressivement vie.

Fragments du papyrus PHerc. 1018, qui contient l’Histoire du stoïcisme de Philodème de Gadara.
En haut, une photo réalisée en proche infrarouge permet déjà de faire ressortir une partie du texte grec malgré l’état carbonisé du papyrus.
En bas, une image obtenue par thermographie pulsée — une technique qui analyse la manière dont la chaleur se diffuse dans le papyrus — révèle encore mieux les lettres et montre des passages auparavant illisibles.
Crédit photo : Biblioteca Nazionale “Vittorio Emanuele III”, Naples — Consiglio Nazionale delle Ricerche, Istituto di Scienze del Patrimonio Culturale.

Ce que l’on découvre (et confirme) sur Zénon

Le papyrus PHerc. 1018 apporte des détails nouveaux et très concrets sur Zénon de Kition. Selon Graziano Ranocchia (Université de Pise) qui dirige l’étude des nouveaux fragments, Philodème critique notamment l’ouvrage (perdu) La République. Il le décrit comme « moralement douteux » en raison de certaines pratiques sociales et sexuelles que Zénon recommandait. Le texte se moque aussi des origines phéniciennes du fondateur du stoïcisme, et de sa maîtrise imparfaite du grec, révélant le mépris que certains Grecs pouvaient nourrir envers les étrangers. Il faut cependant lire ces témoignages avec recul : Philodème est un philosophe épicurien, et les épicuriens entretenaient une rivalité doctrinale marquée avec les stoïciens, ce qui peut expliquer le ton polémique ou moqueur.

Le papyrus livre également quelques anecdotes : Zénon y apparaît comme un homme parfois grincheux, qui se plaint d’être mal placé lors d’un banquet ou d’un bain public (lorsqu’il est trop près de l’entrée), et que l’on accuse d’ennuyer les jeunes gens par ses bavardages. On le ridiculise même en affirmant qu’il serait incapable de fournir un simple chaudron d’eau chaude (par faiblesse physique sûrement). Malgré ces attaques, le texte rappelle qu’à sa mort Zénon reçut des funérailles publiques solennelles, signe de la grande estime dans laquelle il était tenu.

La nouvelle édition de l’Histoire du stoïcisme, préparée par la papyrologue Kilian Fleischer intègre déjà les passages récemment déchiffrés — environ 10 % de texte grec supplémentaire par rapport à la précédente édition. Tout n’est pas encore entièrement édité ou commenté, mais les avancées apparaissent progressivement dans la collection Papyri Graecae Herculanenses publiée chez Brill (en italien !).

La suite : vers un accès inédit aux textes stoïciens ?

Les progrès rapides des techniques d’imagerie — thermographie pulsée, infrarouge, tomographie 3D, « déroulage virtuel » assisté par IA — ouvrent une nouvelle étape pour l’accès aux textes stoïciens. Jusqu’à récemment, l’histoire du stoïcisme dépendait surtout de fragments transmis indirectement, souvent tardifs. Or, les papyrus d’Herculanum contiennent des œuvres uniques, en particulier celles de Philodème, qui rapportent des informations de première main sur Zénon, Chrysippe, Panétius et d’autres figures majeures. La possibilité de lire désormais des passages auparavant illisibles semble indiquer que nous pourrions bientôt disposer de versions plus complètes, plus fiables et parfois inédites de ces traditions philosophiques.

Ces technologies annoncent donc un grand changement : l’accès aux textes stoïciens ne dépend plus seulement de la chance des découvertes archéologiques, mais aussi de notre capacité à faire parler des manuscrits déjà connus, mais muets depuis deux millénaires. Si les méthodes actuelles continuent de s’améliorer, on peut espérer récupérer d’autres portions du même papyrus, d’autres histoires philosophiques de Philodème, voire de nouveaux textes encore fermés dans les rouleaux carbonisés. Pour l’étude du stoïcisme, cela pourrait équivaloir à l’ouverture d’un « chapitre perdu » de l’Antiquité, avec des informations plus précises sur les doctrines, les controverses et les personnages qui ont façonné cette école.

Si le sujet vous intéresse, je vous conseille ce documentaire France TV « Herculanum, les papyrus décodés ».

Voir le documentaire

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